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Adieux au capitalisme / Revue Brésil

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À retrouver dans l'émission

Jérôme Baschet : Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes. (La Découverte) / Revue Brésil 2013 N°4 Dossier Dilemmes anthropologiques (Editions MSH)

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Le pluriel des adieux annonce la couleur : l’auteur, historien du Moyen Âge qui partage son temps entre l’EHESS et l’université autonome de Chiapas, à San Cristobal de Las Casas, dans la région des communautés zapatistes, ne prétend pas ériger en modèle universel les expériences d’autogestion menées depuis des années dans ce territoire du Mexique. Ni de former un grand récit de plus pour une émancipation vouée à se dissoudre dans une nouvelle sujétion à la forme État, fût-il prolétarien. Mais, comme l’indique le titre de la collection où paraît son livre, de rouvrir « l’horizon des possibles » après que la pensée unique du néo-libéralisme a fait la preuve de sa nocivité, les justement dénommés emprunts toxiques ayant causé une crise mondiale responsable de la destruction de 30 millions d’emplois, selon le bilan du FMI. Aujourd’hui, de nouveaux mouvements sociaux – exclus, « sans » papiers, sans emploi, sans logement, migrants, peuples indigènes – répondent au « there is no alternative » par des initiatives venues d’en bas, en bas à gauche , comme disent les néo-zapatistes.

C’est cette dynamique que le livre de Jérôme Baschet entreprend de penser, pour « engager résolument – dit-il – la réflexion sur ce que peut-être un monde libéré de la tyrannie capitaliste », en commençant par nommer, sans crainte ni esprit de capitulation, les choses par leur nom. On sait qu’aujourd’hui les écarts continuent de se creuser entre riches et pauvres, toujours plus nombreux, et ce malgré la crise qui visiblement ne touche pas tout le monde de la même façon. Il faut à toute force que le capital s’accumule encore et toujours, octroyant de généreux dividendes à ses détenteurs. Tout cela est connu, encore faut-il que la pleine conscience en parvienne à maturité, jusqu’à aboutir au projet d’émancipation. En revenant sur l’expérience de ces communautés villageoises qui ont opté pour des formes radicales de démocratie participative, l’auteur voudrait déclencher, parmi d’autres, cette prise de conscience.

On se souvient des débuts de l’insurrection zapatiste, dont le bras armé, organisation politique et militaire de centaines de communautés indiennes, l’Armée zapatiste de libération nationale , avait pris prétexte de l’entrée en vigueur de l’accord de libre échange nord-américain, l’ALENA, pour investir, dans la nuit du 1er janvier 1994, sept villes du Chiapas, dont l’une des plus importantes, San Cristobal de Las Casas. L’ALENA menaçait de conduire à terme à la disparition des cultures vivrières des communautés indiennes, incapables de rivaliser avec l’agriculture intensive des États Unis. Sur un territoire à peu près équivalent à celui de la Belgique mais beaucoup plus montagneux, les communes autogérées et indépendantes se sont multipliées, illustrant une fois de plus la formule du Baron de Tott, citée par Braudel, selon laquelle « les lieux les plus escarpés ont toujours été l’asile de la liberté ». Jérôme Baschet détaille l’organisation politique de ces communes autonomes fédérées, qui ont pris en main les services de la santé, de l’éducation, de la police et de la justice et pour ce qui concerne ces dernières autorités, dans un esprit de « common law » qui vise moins à infliger une punition qu’à permettre une réconciliation négociée entre les parties. L’objectif d’ensemble est ici – je cite « la construction d’une pratique politique qui ne cherche pas la prise du pouvoir mais l’organisation de la société » à travers des Conseils de bon gouvernement élus et révocables à tout moment si la volonté populaire l’estime justifié. Jérôme Baschet y voit des « formes non étatiques de gouvernement », une formule qui devrait séduire les plus ultras des néo-libéraux en théorie, mais qui renvoie dans les faits à tout autre chose. Pour garantir le caractère citoyen de cette formation politique, par exemple, les cadres politico-militaires de l’Armée zapatiste de libération nationale ne peuvent y occuper de charges.

Encore une fois, l’auteur élargit l’horizon de ses réflexions sans prétendre faire de cette expérience d’autogestion un modèle universel, malgré la popularité du sous-commandant Marcos dans les milieux altermondialistes. C’est pourquoi il insiste, dans un contexte de globalisation qui jusqu’à présent ne profite qu’à l’expansion du capitalisme, sur la « pluralité des mondes ». Mais son plaidoyer en faveur de l’émancipation devrait pouvoir se traduire dans toutes les langues de Babel.

Jacques Munier

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Revue Brésil 2013 N°4 Dossier Dilemmes anthropologiques (Editions MSH)

http://www.editions-msh.fr/livre/?GCOI=27351100554120&fa=sommaire

Une question qui se pose de plus en plus souvent aux anthropologues sur des terrains, notamment en Amérique latine, lorsque les groupes qu’ils étudient sont engagés dans des luttes identitaires, pour la reconnaissance ou la restitution des droits sur les terres. Il y a aussi le partage de certaines pratiques, en particulier celles qui supposent la prise de drogue, c’est ce que raconte Mariana Ciavatta Pantoja, spécialiste de l’Amazonie à propos de l’ayahuasca. Autre cas de figure, celui de l’engagement politique, avec les analyses de Jean-François Véran ou de Maïte Boullosa-Joly.

Au sommaire :

Peter Fry et Véronique Boyer, « Théorie scientifique et engagement politique : quelles limites pour la réflexion critique ? »

Yvonne Maggie, « La politique raciale dans le Brésil contemporain et l'accès au système public d'enseignement supérieur : un récit rétrospectif à la première personne »

Mariana Ciavatta Pantoja, « À propos de quelques dilemmes politiques, intellectuels et existentiels : le récit d'une anthropologue spécialiste de l'Amazonie »

José Maurício Arruti, « « La reproduction interdite » : dispositifs de nomination, réflexivité culturelle et médiations anthropologiques parmi les peuples indiens du Nordeste brésilien »

Jean-François Véran, « Les avatars de l’engagement : L’anthropologie brésilienne aux traverses du politique »

Sérgio Carrara, « Négocier les frontières, négocier aux frontières : l’anthropologie et le processus de « citoyennisation » de l’homosexualité au Brésil »

Maité Boullosa, « Doit-on militer aux côtés des Indiens ? Récit du non-engagement d’une anthropologue sur le terrain »

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