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Adolescentes, les nouvelles rebelles / Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière

7 min
À retrouver dans l'émission

Patrice Huerre, Stéphanie Rub i : Adolescentes, les nouvelles rebelles (Bayard) / Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » N° 14

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Les rebelles, les sauvageonnes, les « crapuleuses », comme on les appelle à Marseille, c’est un nouveau visage des adolescentes qui semble faire son apparition, même si le battage médiatique autour de quelques événements isolés comme la spectaculaire bataille rangée qui a opposé à Chelles deux groupes de jeunes filles en février 2008, ou le cas plus récent d’une adolescente qui en a poussé une autre sur les rails du RER en novembre 2012, ne doit pas faire oublier que c’est d’abord contre elles-mêmes que s’exerce cette violence, dans les tentatives de suicide, les conduites à risque, les atteintes au corps comme les scarifications ou les troubles alimentaires, anorexie et boulimie, et que les filles sont beaucoup plus souvent les victimes que les auteurs de violences. Mais le fait est que les comportements transgressifs, l’insolence, les insultes, le racket, l’alcoolisation ou la consommation de cannabis ne sont plus l’apanage des seuls garçons et que certaines filles se mettent à adopter des attitudes qu’on n’était pas habitué à observer chez elles. Les statistiques reflètent cette évolution, même si elles doivent être examinées avec toute la prudence requise, et notamment celles de l’Observatoire national de la délinquance sur la part des filles et des garçons mis en cause entre 2004 et 2009 pour des atteintes volontaires à l’intégrité physique, qui témoignent d’une augmentation importante de la part des filles. Encore ces chiffres ne concernent-ils qu’une part infime de cette population, moins de 0,12%.

Patrice Huerre, pédopsychiatre, psychanalyste et expert près la Cour d’appel de Versailles, Stéphanie Rubi, maîtresse de conférences en sciences de l’éducation débattent avec la journaliste Anne Lanchon de cette évolution dans les comportements de jeunes filles qu’ils connaissent bien, pour nombre d’entre elles. S’il y a bien une augmentation des violences commises par les adolescentes, ils s’accordent pour considérer qu’il ne faut pas y voir l’effet d’une sorte de comportement mimétique à l’égard des garçons, lesquels seraient violents « par nature ». Si les filles se mettent à « cracher comme des garçons », à se battre ou à tenir un langage plus grossier, ce ne serait pas pour imiter les garçons mais pour se distinguer des autres filles, et obtenir un statut auprès d’elles, en guise de « prime de la transgression », en quelque sorte. Il n’y a pas lieu d’y voir, comme on l’affirme parfois, une « masculinisation » des adolescentes, qui auront toujours besoin de se différencier des garçons pour se construire. (Alcool, tabac, cannabis, les chiffres P. 56, 58)

D’ailleurs, la violence de ces adolescentes est à bien des égards spécifique. A l’école, elle se traduit par des provocations ou des insolences à l’égard des enseignants qui, dans bien des cas, dénotent une véritable stratégie : ne pas perdre la face lorsqu’on est cataloguée comme une « dure » et ménager parallèlement ses relations avec d’autres enseignants ou personnels d’encadrement. On peut ainsi observer chez les filles rebelles une manière plus fine de négocier leur rapport à l’autorité que chez les garçons, une façon bien à elles de « maîtriser plusieurs registres ». Lorsqu’elles en viennent aux mains avec une autre fille, elles justifient leur passage à l’acte « par – je cite – des scénarios compliqués, pleins de rebondissements et d’histoires de rumeurs dont elles auraient été la cible », alors que les garçons s’en tiennent en matière d’explication à des lapidaires « il m’a cherché » ou « il m’a regardé de travers ». Parmi les formes de violences féminines, il y a les insultes, les brimades, les rumeurs lancées pour déstabiliser une rivale, et les réseaux sociaux peuvent à l’occasion servir de porte-voix. Parfois ces violences mineures tournent au harcèlement. D’après les auteurs, les filles auraient un « flair inouï » pour repérer la vulnérabilité de leur victime. Elles la testent et si la réaction est faible, alors le harcèlement peut s’installer. Patrice Huerre cite le cas peu banal d’une agression à caractère sexuel concernant trois garçons de 5ème harcelés par deux filles plus âgées qui s’amusaient à leur mettre la main aux fesses et dans l’entre-jambes pendant les récrés, ce qui suscitait l’hilarité et l’admiration de leurs copines. Les garçons, interdits, ne savent comment réagir, un trimestre passe au cours duquel leurs notes dégringolent. Ils finissent par en parler au CPE, qui bote en touche, leur parle de leurs notes et finit par dédramatiser le comportement des filles, arguant qu’avec quelques années de plus ils auraient bien apprécié. Du coup les filles continuent de plus belle et finalement, dans un sursaut de courage, les garçons les coincent au fond d’un couloir, leur mettent la main aux fesses et s’enfuient en courant. Résultat, une plainte avec mise en examen des apprentis attoucheurs, l’adulte référent n’ayant pas fait preuve du discernement nécessaire pour régler l’affaire en interne.

Leur attitude différenciée, plus nuancée en fonction des circonstances et des personnes que celle des garçons dans la transgression s’illustre également dans leur manière de recomposer leurs rôles à la maison, où elles deviennent souvent des « jeunes filles modèles » aux dires de leurs parents. Après avoir volé un pain au chocolat à la boulangerie ou avoir insulté un prof, elles aident leurs parents dans les tâches ménagères et s’occupent des petits. En matière de délinquance, on les trouve plutôt dans les statistiques des vols et elles opèrent souvent à deux, l’une distrayant le gogo pendant que l’autre commet son larcin. Le livre est plein de conseils pratiques pour les adultes, parents ou enseignants, mais on peut en retenir deux : éviter la judiciarisation systématique qui fait du commissariat une annexe de l’école et toujours juger et sanctionner l’acte, pas la personne.

Jacques Munier

Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » N° 14

Dossier Enfances déplacées en situation coloniale coordonné par Mathias Gardet et David Niget

Passées ses prémices guerrières, le projet colonial, du XIXe au XXe siècle, ne témoigne pas seulement d'une volonté de puissance, mais aussi de l'idée selon laquelle une nation peut engendrer, sur un territoire neuf, une société neuve. Dans cette perspective, l'enfance apparaît comme une page blanche sur laquelle les anciennes nations pourraient tracer cette utopie. Ce numéro de la Revue d'histoire de l'enfance "irrégulière" analyse la manière dont le pouvoir colonial s'est appliqué à façonner les sociétés indigènes, organisant la migration de dizaines de milliers d'enfants contre leur gré, sans égard pour les racines culturelles des jeunes ainsi (dé)placés. Tantôt il s'agit de couper l'enfant métropolitain de son "milieu corrompu" et de le transporter vers la colonie régénératrice pour en faire un homme neuf, un colon productif, un citoyen idéal. Tantôt il s'agit de permettre aux enfants indigènes de s'extraire de leur "sauvagerie" pour connaître la "civilisation". De la Rhodésie du Sud au Ruanda-Urundi, de l'ex-Indochine à l'Australie, du Québec à l'URSS, ce volume témoigne de la souffrance, des (dé)placements, des outrages souvent infligés par des politiques de "protection" et "d'éducation" à des individus d'autant plus vulnérables qu'il s'agissait d'enfants. Les auteurs soulignent également les résistances, l'imagination créatrice, et les agencements mémoriels de ces enfants métissés par l'histoire.

Présentation de l’éditeur

Mathias Gardet, David Niget, Enfances (dé)placées. Migrations forcées et politiques de protection de la jeunesse, XIXe-XXe siècles

David NIGET, Enfances colonisées. Une histoire postcoloniale des migrations juvéniles, XIXe-XXe siècles

Joëlle DROUX, Migrants, apatrides, dénationalisés. Débats et projets transnationaux autour des nouvelles figures de l’enfance déplacée (1890-1940)

Ellen BOUCHER, Enfance et race dans l’Empire britannique. La politique d’émigration juvénile vers la Rhodésie du Sud

Sarah HEYNSSENS, Entre deux mondes. Le déplacement des enfants métis du Ruanda-Urundi colonial vers la Belgique

Yves DENÉCHÈRE, Les « rapatriements » en France des enfants eurasiens de l’ex-Indochine. Pratiques, débats, mémoires

Naomi PARRY, Stolen Childhoods. Reforming Aboriginal and Orphan Children through Removal and Labour in New South Wales (Australia), 1909-1917

Marie-Pierre BOUSQUET, Êtres libres ou sauvages à civiliser ? L’éducation des jeunes Amérindiens dans les pensionnats indiens au Québec, des années 1950 à 1970

Marta CRAVERI, Anne-Marie LOSONCZY, Trajectoires d’enfances au goulag. Mémoires tardives de la déportation en URSS

http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=3152

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