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Alfred Métraux / Revue Hermès

7 min
À retrouver dans l'émission

Alfred Métraux : Ecrits d’Amazonie. Cosmologies, rituels, guerre et chamanisme (CNRS Editions) / Revue Hermès N° 65 Dossier Le monde Pacifique dans la mondialisation (CNRS Editions)

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Je vais vous raconter une belle histoire, qui est arrivée à Pierre Clastres, qui appartenait à la brillante génération d’ethnologues américanistes formée par Alfred Métraux. Pierre Clastres, l’auteur bien connu de La Société contre l’Etat , spécialiste des Indiens Guarani et Guayaki du Paraguay, dont il étudiait notamment l’institution politique de la chefferie, menait une enquête de terrain auprès des Indiens Chulupi qui vivent dans le Chaco paraguayen. Au cours de leurs conversations, les Indiens lui rapportent un événement arrivé une trentaine d’années auparavant le long du fleuve Pilcomayo qui marque la frontière avec l’Argentine. Un soir, alors que les soldats argentins campaient de l’autre côté du fleuve, l’un d’entre eux le traversa à la nage et s’approcha d’eux. Les Indiens étaient très méfiants car les Argentins les avaient souvent attaqués. Mais le soldat était venu, au péril de sa vie, les prévenir que le lendemain à l’aube les autres allaient passer le fleuve pour massacrer toute la tribu. Par prudence les Indiens quittent le campement et le lendemain, en effet, les guetteurs restés à l’arrière voient débarquer les troupes. « Le soldat ne nous avait pas menti, disent-ils à Pierre Clastres, il nous a sauvé. On ne l’a jamais revu »… Eh bien ce soldat c’était Alfred Métraux, qui menait son enquête sur les Indiens Mataco et Toba dans le Chaco argentin. Il campait à proximité du fortin des Argentins et avait entendu les propos des soldats. Il devait porter lui-même des vêtements semblables aux leurs, ce qui explique que les Chulupi l’aient pris pour un homme de troupe. Sans craindre les piranhas qui pullulaient dans le fleuve ni les flèches des Indiens de l’autre rive, il avait jugé de son devoir de les avertir. Et beaucoup plus tard, quelques semaines avant sa mort, Alfred Métraux avait raconté ça à Pierre Clastres qui s’en est souvenu lorsque les Chulupi lui ont rapporté l’événement. Lorsqu’il s’est suicidé, Lévi-Strauss, qui rendait hommage à « la richesse d’une expérience telle qu’aucun ethnologue n’en a probablement possédé de semblable », a déploré la disparition de connaissances accumulées au fil des ans sur des peuples qui, pour certains, n’existaient plus que dans son savoir. Mais ces Chulupi, qu’il n’avait pas étudiés, ont dû leur vie, ce jour-là, au courage et à la profonde empathie de l’anthropologue.

Les textes inédits rassemblés dans cet ouvrage en témoignent, dans tous les domaines de la vie sociale, de la culture matérielle et spirituelle d’un nombre incalculable de peuples américains. La liste des ethnonymes cités dans le livre occupe dix-huit pages en fin de volume et, en effet, les noms suivis d’une croix, qui signale les peuples disparus, ne sont pas rares. Parmi les Indiens étudiés, on retrouve évidemment les Mataco et les Toba, qu’il enquêtait lors de cette aventure mémorable, et notamment dans un étonnant article sur le sport favori de ces hommes du Chaco, quand ils ne font pas la guerre, une passion qu’ils partagent avec les Araucan du Chili, celle du hockey, un jeu que les Indiens pratiquent depuis longtemps et bien avant l’arrivée des Occidentaux. Si le principe est le même – loger une boule de bois dans le but adverse à l’aide d’un bâton au bout recourbé – les modalités diffèrent complètement, ainsi que l’apparence des joueurs, préparés à la rencontre comme s’il s’agissait d’une expédition guerrière, avec peintures faciales, les Toba arborant en outre sur la poitrine « des rayures noires et rouges qui leur donnent l’apparence de grands félins ». Pas de règles, si ce n’est que les équipes sont constituées par des groupes sociaux homogènes, et qu’elles doivent être de force similaire, sinon la plus faible a le droit d’appeler du renfort, pas davantage d’arbitres, ce qui donne au déroulement de la rencontre des allures de mêlée furieuse d’où émergent des crosses qui peuvent à l’occasion s’abattre sur la jambe d’un adversaire ou d’un coéquipier, qui s’écroule alors sans que ça n’empêche le tumulte de se poursuivre. Lorsque la balle quitte le terrain, nouveau tumulte, les deux équipes se précipitent pour la récupérer et s’il arrive qu’elle se perde dans le public, ça provoque immanquablement un mouvement de panique devant la horde lancée à sa poursuite. C’est pourquoi les meilleures places se trouvent dans les arbres, là où on ne peut recevoir ni balle sur la tête, ni coup de crosse dans les jambes. Et c’est à bonne distance du terrain que sont regroupées les femmes et les jeunes filles qui accompagnent les attaques victorieuses de la clameur de leurs vivats.

Les différents textes de cet ouvrage constituent un matériau ethnographique exceptionnel et d’une éblouissante érudition sur tous les domaines de la vie sociale, les éprouvantes initiations des jeunes pubères ou le culte des morts, dont les noms restaient tabous durant des périodes plus ou moins longues, sur les mythologies et les cosmologies, les rituels et les systèmes chamaniques des Indiens d’Amazonie et du Chaco, et par comparaison sur les cultures de l’ensemble des peuples autochtones de l’Amérique du sud. Car malgré les différences souvent accusées d’ailleurs par la proximité, de grandes constantes apparaissent, comme l’activité guerrière. Là, deux types de pratiques peuvent être observées, qui coïncident à peu près avec les deux grandes zones culturelles du continent : dans celle des hautes cultures andines, des guerres impérialistes étaient menées pour soumettre et occuper de vastes régions. Et parmi les tribus occupant l’autre aire culturelle, des Guyanes jusqu’à la terre de feu, on assiste plutôt à des raids ayant pour but d’emporter butin et captifs mais dont les protagonistes ne cherchent pas à contrôler leurs ennemis de façon permanente, même si les Carib et les Tupi-Guarani ont pu combiner guerre et migrations pour déferler sur tout le continent. La plupart du temps les buts de guerre se résument à la gloire de vaincre, même si, comme chez les Jivaros, les trophées, les fameuses têtes réduites, font partie de la démonstration de puissance. Avec la colonisation et ses gros besoins de main-d’œuvre, le marché des captifs réduits en esclavage connaîtra un grand essor.

Jacques Munier

Revue Hermès N° 65 Dossier Le monde Pacifique dans la mondialisation (CNRS Editions)

On se souvient qu’Alfred Métraux est l’auteur d’un ouvrage de référence sur l’île de Pâques, qu’il a notamment contribué à resituer au sein du paysage culturel polynésien, c’est d’ailleurs surtout pour ce travail qu’il est aujourd’hui connu en France (ainsi que sur le Vaudou haïtien) mais de l’ile de Pâques il n’est pas beaucoup question dans cette livraison de la revue, même s’il est question du tourisme, l’un des grands aspects de la mondialisation dans cette partie du monde

« Objet, acteur et horizon de la mondialisation, l'océan Pacifique en offre une excellente métaphore. Il incarne la mondialisation en marche. C'est avec son exploration, à partir du XVIIIe siècle, que l'humanité a bouclé le tour de la planète. De nos jours, c'est l'immensité océanienne, avec toute sa diversité, qui conserve à notre monde une complexité encore bien réelle. Il s'agit donc de donner droit à l'altérité, de faire cohabiter toutes les diversités, naturelles, mais également linguistiques et culturelles. L'objet de ce numéro d'Hermès est dès lors de comprendre l'enjeu de la communication et de l'incommunication dans le Pacifique. Il éclaire cette réalité anthropologique : il ne suffit pas que le monde soit traversé d'informations et d'interactions incessantes pour qu'il y ait davantage de communication et de tolérance.

Le Pacifique met en lumière l'ensemble des tensions contradictoires qui sous-tendent la mondialisation. Longtemps isolée, l'Océanie ne s'est pas ouverte de son plein gré. Elle a été mondialisée par la force. Le prosélytisme religieux, le capitalisme marchand et le colonialisme en ont spolié les ressources, acculturé les traditions et dégradé les équilibres naturels. Avec moins de remords que d'embarras, les puissances riveraines en ont fait un terrain d'affrontement et d'expérimentation nucléaire.

Pourtant, le Pacifique n'a pas été assimilé. La puissance des éléments, l'instabilité des milieux, l'isolement permanent n'ont cessé d'opposer leur inertie aux forces extérieures, inspirant aux Océaniens une résistance latente qui nourrit aujourd'hui leur réveil identitaire, comme elle leur sert aussi d'argument promotionnel. Les atolls, les lagons et les arts premiers sont autant d'incitations à la nostalgie du paradis perdu.

Au lieu d'illustrer l'uniformisation des modes de vie, l'océan Pacifique nous invite à une autre mondialisation, opposée aux modèles dominants, une mondialisation du dialogue entre les valeurs, les savoirs et les cultures. Riche de sa diversité, le Pacifique est un des laboratoires de la cohabitation culturelle du XXIe siècle. »

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