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Art incendiaire / Revue Révolution française

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À retrouver dans l'émission

Kevin Salatino : Art incendiaire. La représentation des feux d’artifice en Europe au début des Temps modernes (Éditions Macula) / Revue Annales historiques de la Révolution française N°378 (Armand Colin)

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« Les fusées partirent, les détonations roulèrent, les étoiles montèrent, les serpenteaux se tordirent et éclatèrent, les soleils sifflèrent, d’abord isolément, puis par paires, puis tous à la fois et toujours plus fort ». C’est le moment où les deux amants des Affinités électives de Goethe se serrent l’un contre l’autre pour la première fois, devant le caractère sublime du spectacle, dans un frisson de délice mêlé de peur. Plus explicite encore, un contemporain français du poète, Jean-François de Bastide, fait d’un feu d’artifice la métaphore de l’orgasme dans son roman La Petite Maison . Plus tard le cinéma exploitera aussi cette veine érotique, comme dans la célèbre scène de séduction, sur fond de feu d’artifice, entre Grace Kelly et Cary Grant dans le film d’Alfred Hitchcock La Main au collet . C’est l’un des registres étudiés par Kevin Salatino dans la représentation, littéraire ou iconographique, qu’on se faisait des spectacles pyrotechniques, lesquels inspiraient également le sublime éruptif, poétique et évidemment politique, au cours des grandes fêtes données partout en Europe en l’honneur des monarques, et qui constituaient l’apothéose de ce qu’on désignait à la cour des rois de France comme les « Menus-Plaisirs ».

En matière iconographique, toute la difficulté résidait dans la manière de traduire et de fixer ce « sublime ». Car les gravures destinées à représenter le faste éclatant du pouvoir auprès d’un public beaucoup plus large que celui des spectateurs directs du feu d’artifice avaient un caractère édifiant. Le problème était aussi de saisir dans une image statique un spectacle qui se déroulait dans la durée, organisé comme une dramaturgie au milieu d’un vaste décor naturel ou, plus souvent, urbain. À l’époque – mais ça n’a pas beaucoup changé depuis – la prestation supposait l’étroite collaboration d’architectes, de peintres, de sculpteurs, d’artisans, d’artificiers, de musiciens et de légions de manœuvres. Dans l’article « Feux d’artifice » qu’il rédige pour l’Encyclopédie , Jean-Louis de Cahuzac insiste sur l’aspect narratif de la performance : « le mouvement de la fusée la plus brillante, si elle n’a point de but fixe, ne montre qu’une trainée de feu qui se perd dans les airs… Il faut peindre dans tous Arts & dans ce qu’on nomme Spectacle , il faut peindre par les actions. »

D’où le recours aux ressources de la littérature, de l’histoire ou de la mythologie dans la conception de l’événement festif. L’article de l’Encyclopédie recommande même de s’inspirer du « sublime Milton », l’auteur du Paradis perdu . Pour Kevin Salatino, c’est l’indice qu’aux yeux du public un lien existait « entre le phénomène de la pyrotechnie et le concept du sublime », tel qu’il avait été défini à la même époque par Edmund Burke ou Emmanuel Kant comme un sentiment esthétique nous permettant de nous hisser par l’idée au dessus de ce qui nous dépasse infiniment, dans un mélange de délicieux effroi. D’où aussi le recours aux différents registres du « sublime » dans la représentation des feux d’artifice – le sublime « éruptif » notamment, renvoyant à l’imaginaire volcanique, comme dans la reconstitution pleine d’hubris du mont Saint-Bernard sur les quais de Seine lors du couronnement impérial de Napoléon en 1804.

Il arrive d’ailleurs que la peinture de l’événement l’embellisse et masque des ratés. Quarante morts et près de trois cents blessés à Londres en 1749, le témoignage d’Horace Walpole contredit la série de gravures éditées pour l’occasion, lequel fait état « d’une dispute entre les Français et les Italiens de la direction qui, se querellant pour une histoire de préséance dans l’allumage des feux, les allumèrent tous deux sans plus attendre et firent exploser le tout. » La Fontaine rapporte ne rien avoir compris à « l’obscure pantomime mythologique mêlant Neptune et force néréides et naïades » du feu d’artifice donné à Vaux-le-Vicomte en 1661. « On vit en un moment – conclut-il – le ciel obscurci d’une épouvantable nuée de fusées et de serpenteaux », avant de se raviser et d’ajouter cette fine notation concernant un spectacle nocturne : « Faut-il dire obscurci ou éclairé ? ». Et certains échecs peuvent avoir valeur de sinistre présage, comme celui du feu d’artifice de Versailles pour célébrer le mariage du futur Louis XVI et de Marie-Antoinette, gâté par l’orage et les fumées selon Madame du Deffand.

Jacques Munier

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Revue Annales historiques de la Révolution française N°378

http://www.armand-colin.com/revues_num_info.php?idr=31&idnum=578031

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