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Au cœur des révoltes arabes / La Revue internationale et stratégique

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Amin Allal & Thomas Pierret : Au cœur des révoltes arabes. Devenirs révolutionnaires (Armand Colin) / La Revue internationale et stratégique N° 89 (IRIS / Armand Colin) Dossier Diplomatie d’influence

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Thomas Pierret est islamologue, il enseigne à l’Université d’Edimbourg et il a publié récemment un ouvrage de fond issu d’une longue enquête de terrain en Syrie sur les relations entre le pouvoir alaouite et le clergé sunnite, sous le titre Baas et islam en Syrie. La dynastie Assad face aux oulémas (PUF), ouvrage chroniqué à ce micro et qui projette un éclairage indispensable sur les événements actuels dans ce pays (http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-la-dynastie-assad-face-aux-oulemas-revue-vacarme-2013-04-23)

Avec Amin Allal, doctorant à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, ils ont coordonné les différentes contributions à cet ensemble qui propose « une ethnographie des protestations en train de se faire », une approche à chaud, « au cœur des révoltes arabes » menée par des chercheurs familiers des pays étudiés et pour la plupart engagés sur le terrain pour pratiquer l’observation participante, et ce plutôt qu’un bilan dont on mesure aujourd’hui avec le cas égyptien à quel point il serait menacé d’obsolescence. L’intérêt de l’ouvrage réside également dans le regard porté sur certains angles morts de ces révoltes arabes, comme le Yémen, Bahreïn, la Jordanie, voire le Maroc ou l’Algérie, ces derniers pays paraissant être restés en dehors du jeu pour des raisons qui sont étudiées ici, et l’ensemble de ces révoltes sont considérées comme un phénomène régional malgré la diversité des situations dans la mesure où elles ont – je cite « activé un référentiel commun et donné une nouvelle vigueur à l’idée d’un espace politique arabe ».

Compte tenu de l’actualité, on se concentrera sur le cas égyptien, avec la contribution de Chaymaa Hassabo et Youssef EL Chazli qui permet de situer les développements actuels dans une continuité, celle d’une « culture politique de la protestation » qui a trouvé dans la manifestation de masse son mode d’action dominant et, il faut bien le reconnaître, à la fois spectaculaire et efficace. Les manifestations qui se succèdent depuis le 30 juin dernier apparaissent ainsi comme la poursuite de cette politique qui investit l’espace public de la rue – jadis qualifiée d’arabe dans un autre sens où pointait le soupçon d’une manipulation – la rue, donc, faute de pouvoir s’exprimer dans des instances encore fragiles, en formation et semble-t-il absorbées par leur propre construction. C’est donc une enquête de terrain décrivant les modalités de l’action collective dont rendent ici compte les deux auteurs et selon leurs propres termes une « observation participante » menée par Chayma Hassabo entre 2005 et 2011 et depuis lors par Youssef El Chazli. Si les groupes socialement et politiquement assez hétérogènes qui ont développé cette « culture de la protestation » se sont retrouvés d’une vague militante à l’autre, révolutionnaires, libéraux, voire islamistes dans un premier temps, l’enquête montre qu’ils ont été rejoints dans le mouvement par des générations successives de jeunes grâce à des formes originales de socialisation dans un pays à la démographie galopante.

Car en Egypte, si les réseaux sociaux ont joué le même rôle qu’en Tunisie ou en Syrie, l’apprentissage des pratiques de l’action collective est aussi passé des modes plus conviviaux et incarnés, comme des fêtes ou des « sorties entre potes », des pique-niques ou des excursions au bord de la mer, des fêtes nationales dont on subvertit ironiquement la signification et le « détournement » comme la dite « fête de la police » où l’on célèbre surtout ses débordements et ses excès. C’est notamment le cas dès 2008 lorsqu’une « nouvelle vague militante » rejoint la contestation lors de l’appel à la grève générale lancé sur Facebook par un groupe autoproclamé « grève du 6 avril » qui appelle le peuple égyptien à protester contre la hausse du coût de la vie, en solidarité avec un mouvement social des ouvriers du textile. Cet appel est loin de faire l’unanimité dans les milieux politiques, notamment chez les Frères musulmans et les grands partis politiques qui ne parviennent pas à identifier clairement son origine, mais la réaction des autorités, avec le déploiement dès l’aube dans la capitale égyptienne d’un dispositif policier impressionnant, ainsi que le succès imprévisible de la mobilisation aura constitué pour cette génération montante une « expérience socialisatrice » déterminante, et pour les réseaux sociaux l’amorce d’une politisation qui ne fera que se confirmer.

Le pli était pris, et il a consacré l’entrée en politique d’une nouvelle jeunesse des classes moyennes et supérieures, devenue le fer de lance de la contestation du régime. En juin 2010, une grave bavure policière ayant entraîné la mort d’un jeune Alexandrin de 29 ans ouvre le cycle de mobilisation qui conduira à la séquence révolutionnaire des journées de janvier 2011 qui mènera à la chute du pouvoir. Les organisations de jeunesse qui ont lancé les mots d’ordre pour la grande manifestation du 25 janvier ne s’attendaient pas à un rassemblement d’une telle ampleur, pas plus que la police, complètement débordée. Il est vrai que la nouvelle de la fuite de Ben Ali en Egypte quelques jours plus tôt galvanise les énergies. Mais comme le relève les auteurs, c’est la violence qui devient l’un des marqueurs du changement de statut de « manifestation » à celui de « révolution ». Ils décrivent la montée de cette violence et la logique qui conduit aux manifestations qui se déroulent aujourd’hui sous nos yeux et qui s’inscrivent dans cette forme inédite de « révolution permanente » qui semble désormais caractériser l’expression politique dans ce pays, surtout face à l’intransigeance du pouvoir. Jacques Munier

La Revue internationale et stratégique N° 89 (IRIS / Armand Colin) Dossier Diplomatie d’influence, coordonné par Didier Billion et Frédéric Martel

« Langue, culture, valeurs, recherche, accueil des étudiants étrangers dans les universités, sport, médias, Internet apparaissent comme autant de domaines à travers lesquels l'influence des États peut s'exercer sur la scène internationale. S'il est parfois difficile d'évaluer concrètement les effets d'une diplomatie d'influence, en revanche, ne pas disposer - ou ne plus disposer - de ces instruments d'actions extérieures est souvent synonyme de déclassement dans la conduite des affaires mondiales. Ce dossier se propose de préciser le concept d'influence et d'explorer les différentes formes que peut prendre une diplomatie d'influence, pour la France, mais également pour d'autres acteurs de la scène internationale. »

Présentation de l’éditeur

Avec au sommaire :

Entretien avec Laurent Fabius, Ministre des Affaires étrangères et européennes

Stéphane Dubois Lecture géopolitique d'un produit alimentaire mondialisé : le vin

Mathieu Petithomme L'État de facto du Haut-Karabagh arménien

La Revue internationale et stratégique N° 90

http://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2013-2.htm

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