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Au pays des sans-nom / Revue Schnock

5 min
À retrouver dans l'émission

Giacomo Todeschini : Au pays des sans-nom. Gens de mauvaise vie, personnes suspectes ou ordinaires du Moyen Âge à l’époque moderne (Verdier) / Revue Schnock N°14 Dossier Jacques Dutronc (La Tengo Editions)

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Plus qu’une généalogie de l’infamie, l’enquête très fouillée de Giacomo Todeschini apparaît comme une véritable archéologie du savoir infamant, qui repère, classe, marque et exclut socialement tous ceux dont le témoignage devant les tribunaux, par exemple, était réputé peu digne de foi, ou auxquels on pouvait appliquer la torture du fait de la faible crédibilité de leur parole spontanée. Tout un corpus de textes théologiques et juridiques est mobilisé et exploité par l’auteur pour faire émerger la vaste et diverse population des « sans-nom », ceux que Michel Foucault avait appelé les « hommes infâmes » dans un article conçu en prélude à un livre demeuré à l’état de projet, mais qui a ouvert la voie à de nombreux historiens. Dans sa préface, Patrick Boucheron souligne le caractère toujours actif de ces « logiques lexicales » et des représentations qui les sous-tendent, présentant le livre comme une « histoire de l’insécurité identitaire suscitée par la peur de l’infamie ». De nombreuses fonctions sociales, ou métiers comme celui de chirurgien ou de boulanger se sont depuis lors détachés du lot des professions déshonorantes, mais les mécanismes dévastateurs de l’identité personnelle, ce que Robert Castel appelait la « propriété de soi », ont perduré : qu’il suffise d’évoquer la considération sociale dont bénéficient de nos jours les « étrangers », un terme hérissé de discriminations latentes ou déclarées qui, tout comme au Moyen Âge, ne désigne pas seulement celui qui est né ailleurs mais surtout celui dont on ignore d’où il vient .

« La relation entre la « masse » et la « puissance » analysée par Elias Canetti peut efficacement représenter le rapport qui, du Moyen Âge à l’époque moderne, s’est établi entre une multitude croissante de sujets anonymes que la profonde conviction de leur insignifiance condamnait à la honte et une minorité restreinte de « personnes » qui, pour diverses raisons, se distinguaient par leur renommée », affirme l’auteur. Parmi ces derniers, il y avait évidemment tous ceux qui produisaient « la culture écrite » et la norme : magistrats, théologiens et juristes. Le principe initial de la distinction était religieux, qui opposa d’abord les chrétiens aux « infidèles », ceux qui « avaient l’Esprit » et ceux qui en étaient dépourvus, incapables par conséquent de comprendre la vérité. L’axiome s’est en suite décliné et étendu à tous ceux qui par leurs transgressions ou leur position sociale dérogeaient à la règle chrétienne, des « animaux » qui ne savaient vivre et percevoir la réalité qu’à travers leurs sens. « L’homme spirituel juge de tout, et lui-même n’est jugé par personne » assure l’Épitre aux Corinthiens. Les Juifs, les pauvres, tous ceux qu’on pouvait « montrer du doigt » – l’expression revient à tout bout de champ – en savaient quelque chose, eux dont le témoignage était d’emblée discrédité devant un tribunal.

Dans la nomenclature des métiers déshonorants on trouvait d’abord les prostituées, même si un passage du droit romain souvent invoqué stipulait que « ce sont les actes de la prostituée qui sont honteux, mais ce qu’elle gagne ne l’est pas ». Au même rang d’indignité figuraient les arts de la scène et les activités économiques basées sur le hasard, du jeu aux investissements à risque. À l’échelon suivant étaient regroupés les métiers liés au sang et à la mort : bourreaux, geôliers, bouchers, chirurgiens, ainsi que ceux liés à la transformation des matières premières ou au traitement de la saleté : teinturiers, lavandières, balayeurs, cuisiniers, boulangers. Les usuriers devaient se cacher, c’est leur notoriété qui devenait infamante. On ne condamnait pas leur rôle dans le développement économique mais on leur reprochait de faire de l’argent avec le temps qui passe, lequel appartient à Dieu seul.

De l’anonymat à la marginalité le chemin était beaucoup plus court que de l’infamie à l’honneur recouvré. Dans une savoureuse lettre, Machiavel en témoigne à contrario, qui s’encanaille dans une auberge à jouer au trictrac avec un boucher, un meunier et deux chaufourniers – « c’est ainsi que je me détends de la méchanceté de la Fortune envers moi, presque content qu’elle m’ait jeté si bas et curieux de voir si elle ne finira pas par en rougir ». Rentré chez lui, il se change pour revêtir les « habits de cour royale et pontificale ainsi honorablement accoutré j’entre dans les cours antiques des hommes de l’Antiquité (…) Là, nulle honte à parler avec eux (…) j’oublie tous mes tourments, je cesse de redouter la pauvreté, la mort même ne m’effraie pas. »

Jacques Munier

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Revue Schnock N°14 Dossier Jacques Dutronc (La Tengo Editions)

http://www.la-tengo.com/index.php?post/2015/02/24/Schnock-N°14-Jacques-Dutronc

« Si vous aussi, vous ressentez l’envie d’échapper à l’hystérie de l’époque en faisant un pas de côté et en tournant poliment le dos au jeunisme ambiant, cette revue est faite pour vous. Elle vous fera replonger dans des oeuvres parfois oubliées, rencontrer des personnages hauts en couleur, mémoires encore vivaces de notre patrimoine culturel, vous permettant ainsi de satisfaire vos goûts de jeune (ou vieux) schnock. Ni rétrograde, ni passéiste. Schnock , donc. »

Au sommaire :

« Je suis plutôt dans la résistance » un entretien avec Jacques Dutronc par Thomas VDB

« Dico Dutronc » par Christophe Ernault

« Il y a un côté timbré dans la provoc’ » Interview de Jean-Marie Perier par Marie Cras

Jacques Wolfsohn « Il nous aura tellement fait chier » par Laurent Chalumeau

Top 10 des Trésors cachés de Jacques Dutronc par Alister

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