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Autochtone imaginaire, étranger imaginé / Revue Mouvement

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Alain Brossat : Autochtone imaginaire, étranger imaginé. Retours sur la xénophobie ambiante (Editions du Souffle) / Revue Mouvement N°69 Dossier Surveillance, maître-mot des temps modernes

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« Ce n’est pas uniquement à l’état de ses prisons, c’est-à-dire de ses cloaques , affirme l’auteur, que se jugent, comme on le dit souvent, non seulement une société mais surtout son institution politique. C’est aussi à l’usage qu’elles font de leur part obscure , à l’effort qu’elles font pour s’assurer des prises sur ce qui se joue sur ces confins et ces lignes de partage où s’effectuent les ruptures décisives – ou bien à l’inverse, à la prise qu’elles offrent elles-mêmes à ces ténèbres. Le délire hallucinatoire auquel ont succombé nos dirigeants et dont l’étranger fragile et précaire constitue le mauvais objet induit ici un diagnostic plus général – où est en question l’état de nos sociétés et la qualité de leurs formes de gouvernement. » C’est à Michel Foucault qu’Alain Brossat emprunte dans ce livre l’image de la « part obscure » ou de ce que l’auteur de l’Histoire de la folie désigne comme les gestes obscurs « par lesquels une culture rejette quelque chose qui sera pour elle l’Extérieur », et à l’âge classique ce geste est celui du Grand Renfermement des catégories hétéroclites vouées à l’Hôpital général : les fous, les libertins, les fils prodigues, les filles perdues… Foucault voyait dans cette opération de « partage » le cœur du processus dynamique qui a engendré notre modernité. Aujourd’hui, on peut voir dans le fantasme entretenu par ce qu’Alain Brossat appelle « la xénophobie d’Etat », dont le nom de code serait le dénommé « problème de l’immigration », un processus comparable : « tout se passe – je cite – comme si une certaine figure nébuleuse, plastique, de l’étranger était destinée à jouer, dans l’exercice du biopouvoir, le rôle que le « fou » générique et tout aussi nébuleux du XVIIème siècle joue dans celui du pouvoir moderne émergent ». Le sans-papier, le clandestin, l’étranger qui travaille au noir et menace les emplois, la famille nombreuse immigrée qui vit de l’aide sociale, le jeune d’origine étrangère rétif à l’ordre scolaire, le dealer, le délinquant des cités, l’Africain polygame, la prostituée balkanique, le Rom voleur de métaux, toutes ces figures « construites », fût-ce à partir de quelques cas réels, permettent d’opérer ce grand partage, d’alimenter la dynamique de l’exclusion et de l’inclusion qui, dopée par le « syndrome de l’invasion », va se mettre à produire de l’identité nationale par défaut et une démocratie de l’ « entre soi ».

Dans un ouvrage intitulé Topographie de l’étrange , le philosophe allemand Bernhard Waldenfels esquisse une « phénoménologie de l’étranger » où il montre notamment que la ligne de partage entre le « propre » et « l’étranger » passe aussi à l’intérieur de nous-mêmes, dans ce que Freud a désigné comme « l’inquiétante étrangeté ». Ce faisant il suggère toute la part de refoulement et de forclusion qui est activement engagée dans la xénophobie. Il note aussi que, d’un point de vue sémantique, « l’étranger a ceci d’énigmatique qu’il affecte et infecte, à la façon d’un virus, la signification des mots auxquels il s’attache ». Il rappelle l’existence, en particulier en France de tout un courant de pensée, de Levinas à Derrida en passant par Sartre, Camus ou Merleau-Ponty, qui fait de l’expérience de l’autre et de l’humanité dans l’autre la substance de notre conscience d’êtres sociaux. Mais surtout, il a organisé sa phénoménologie autour de la notion de « topographie », car l’étranger renvoie d’abord à des lieux, à un « ailleurs » qui n’a pas sa place « ici », qui se trouve le plus souvent assigné à des espaces de confinement – le ghetto, le camp de réfugiés ou le centre de rétention – et parce que la topographie permet de produire – je cite – une « description qui esquisse des voies, des lignes démarcation, des connexions et des points de croisement ». En ce sens, elle viendrait contrarier « l’orientation unilatérale sur un temps historique et un développement vers le progrès » et elle s’accorderait avec le diagnostic posé par Michel Foucault sur l’époque actuelle, qui serait plutôt celle de l’espace : « Nous sommes à l’époque du simultané, nous sommes à l’époque de la juxtaposition, à l’époque du proche et du lointain, du côte à côte, du dispersé ». On peut faire le pari que cette modification des repères spatio-temporels aura beaucoup joué dans la construction des « frontières mentales » qui, comme le rappelle Alain Brossat, constituent « un facteur de séparation plus tétanisant encore que tous ces nouveaux murs qui s’érigent ici et ailleurs : en Palestine, entre la Turquie et la Grèce, entre les Etats-Unis et le Mexique, entre l’Inde et le Bengladesh »…

Alain Brossat observe que plus les frontières traditionnelles, territoriales tendent à s’effacer, comme en Europe, plus les frontières biopolitiques, celles qui séparent les corps et les populations de migrants se matérialisent et même se font fatidiques , comme entre la France et l’Italie, entre Vintimille et Menton, notamment pour les Tunisiens qui, à la suite de la « révolution de jasmin » ont tenté de gagner la France après avoir débarqué à Lampedusa. Il revient sur le cas de Walter Benjamin, pour lequel la petite frontière de Port-Bou s’est transformée en tombeau à cause des mesures d’exception à l’égard des réfugiés allemands prises par le gouvernement de Vichy dès sa prise de fonctions, notamment celle qui permettait à de petits fonctionnaires de refuser un visa de sortie aux ressortissants allemands, transformant la mer qui s’étend face au cénotaphe de l’auteur des Passages parisiens en barrière liquide « où s’engloutit, avec les corps des migrants malchanceux, jusqu’à la réalité du désastre » et il cite le distique de Bertolt Brecht intitulé « Sur la mort libre de l’exilé W.B. » : « rejeté à la fin vers une frontière infranchissable / Tu as franchi, me dit-on, une frontière infranchissable », et il se demande pourquoi il aura fallu que l’administration ajoute cette touche d’obscénité à la française à la victoire nazie.

Jacques Munier

Revue Mouvement N°69 Dossier Surveillance, maître-mot des temps modernes

L’expression est de Jacques Attali dans son livre Une brève histoire de l’avenir , où il parle aussi « d’intériorisation de la dictature ». L’ancien conseiller à l’Elysée – du temps des fameuses écoutes téléphoniques de Mitterrand – sait de quoi il parle et il est vrai que les moyens de surveillance sont en expansion asymptotique dans nos sociétés modernes, notamment grâce à Internet et ses outils associés, comme la géolocalisation ou la traçabilité, qui contribue à effacer la distinction entre espace public et privé. Le dossier explore différentes expériences de subversion artistique de ces dispositifs de surveillance, comme le scanner de police qui permet d’espionner les conversations au téléphone, utilisé par le musicien anglais Robin Rimbaud, qui se sert de ces conversations piratées dans sa musique. Ou encore l’installation Memopol II de Timo Toots, qu’on a pu voir récemment à la Gaîté lyrique dans le cadre du festival Mal au pixel : « une machine massive et rétrofuturiste façon James Bond – je cite l’auteur de l’article Laurent Catala – vous invite à scanner vos documents d’identité sur le tableau de contrôle et voilà toutes vos informations personnelles collectées sur internet, traduites dans une cartographie schématisée envahissant un énorme écran panoptique »

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