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Avant l’histoire / Revue L’Homme

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Alain Testard : Avant l’histoire. L’évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac (Gallimard) / Revue L’Homme N°203-204 Dossier Anthropologie début de siècle (Editions de l’EHESS)

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Alain Testard : Avant l’histoire. L’évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac (Gallimard)

De Lascaux à Carnac, c’est-à-dire de la dernière période du paléolithique supérieur, le magdalénien, 17 000 ans avant JC, au néolithique, plus tardif dans ces régions de l’ouest de l’Europe qu’au Moyen Orient. On estime que cette pratique des alignements de mégalithes débute au Ve millénaire avant notre ère. Entre ces deux bornes, plus de dix mille ans qui semblent marqués par une certaine stabilité des formes de la vie sociale, comme en témoigne l’art pariétal, reconnaissable au premier coup d’œil et qui se distingue des arts rupestres pratiqués par les chasseurs-cueilleurs des époques antérieures, sortes de graffitis schématiques ou de figures humaines. De même l’équipement du chasseur, qui reste à peu près le même, ou l’état des techniques. Avant que tout ne s’accélère au néolithique, avec l’apparition de l’agriculture et l’entrée dans l’histoire. Mais pour tous ceux qui ont tenté de penser l’évolution des sociétés humaines, la période la plus reculée et la moins connue de notre préhistoire proche reste la plus interrogée, celle aussi qui aura alimenté toute sorte de spéculations et de projections, où le silence de l’archéologie est compensé par les données ethnographiques issues de l’observation de peuples actuels de chasseurs-cueilleurs, comme les Aborigènes étudiés par Alain Testard.

C’est tout le problème posé par l’anthropologue : « comment des différences perçues dans le présent peuvent-elles servir à penser des différences dans le temps ? ». C’est pourquoi il revient sur l’histoire de l’idée d’évolution, depuis Thomas More, dont l’Utopie doit beaucoup à ce qu’on venait d’apprendre sur les sociétés amérindiennes à Marcel Mauss et sa théorie du don qui remplacerait le commerce ou Pierre Clastres et ses sociétés sans Etat en passant par Rousseau ou Engels qui, dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat , évoque les premières démocraties chez les Iroquois, étudiés sur le terrain par l’anthropologue américain Lewis Morgan, considéré comme le fondateur de cette science humaine au XIXe siècle. La pensée évolutionniste qui eut son heure de gloire dans la deuxième moitié du siècle avec les deux discours d’Adam Smith et de Turgot sur l’histoire universelle, puis avec le livre de Bachofen sur le matriarcat et avec les premiers travaux des anthropologues, a contribué à établir une conception de l’évolution qui n’est pas, loin s’en faut, celle du progrès social. Du « bon sauvage » à la « société sans classes » où le patriarcat est absent, les femmes libres et le temps de loisir abondant, ces sociétés ont souvent été invoquées dans le but de corriger les plus criants défauts des nôtres.

Entre archéologie et ethnologie, Alain Testard s’emploie dans tous les domaines de la vie sociale à faire le point des connaissances actuelles et à risquer de nouvelles hypothèses, brossant un fascinant tableau destiné à rien moins que « saisir le sens global de l’évolution ». Premier constat : les sociétés sans écriture ne sont pas simples. Leur système de parenté est souvent d’une redoutable complexité au point qu’on déduit aujourd’hui de ces « grammaires sociales » des modèles mathématiques sophistiqués. Et paradoxalement, ce sont les Inuit, classés en tant que simples chasseurs au plus bas de l’échelle des civilisations, qui ont le système de parenté le plus semblable au nôtre, lequel est pour cette raison appelé « système eskimo ». De même on ne peut définir l’évolution comme un passage du simple au complexe. Les progrès et inventions techniques sont des phénomènes cumulatifs et, par exemple, le boulier est impliqué dans l’ordinateur. Il faut également réviser nos conceptions concernant l’habitat préhistorique. Il n’y a sans doute jamais eu d’homme des cavernes. Celles-ci, surtout lorsqu’elles étaient décorées, et comme l’a montré Leroi-Gourhan, « étaient organisées comme des sanctuaires », lieux de cultes qu’Alain Testard suppose totémiques, on verra pourquoi. Si les sites en abri-sous-roche ont représenté l’essentiel des découvertes archéologiques, c’est parce que les conditions de conservation y étaient meilleures et aujourd’hui on est parvenu à reconstituer quelques sites de plein air sous des tentes de peau amarrées par des pierres ou des ossements de mammouths.

Pourquoi le magnifique art pariétal ne représente-t-il que des animaux et jamais de figure humaine, si ce n’est sous une forme fantomatique ou hybride, bestialisée ? Avant de développer sa thèse sur les animaux totémiques, Alain Testard nous remet en mémoire les fables de La Fontaine où derrière les figures et les caractères animaliers nous savons immédiatement discerner les traits humains, comme dans La Cigale et la Fourmi l’insouciance et l’esprit de prévoyance. Il semble que ce soit la même logique métaphorique qu’emprunte la vision du monde exprimée par l’art paléolithique.

L’auteur passe en revue les différents systèmes politiques adoptés par les hommes de la préhistoire et s’attarde sur cette forme de démocratie représentative que Morgan a décrite chez les Iroquois. L’ancienne Europe, en particulier, fait figure de modèle : « on ne rencontre sur aucun continent et dans une même tranche de temps autant de peuples différents et qui tous mettent en scène des assemblées populaires. » Il y aurait une sorte d’atavisme de la démocratie en Europe…

C’est avec le stockage des denrées alimentaires et leur accumulation en prévision des périodes de vaches maigres, notamment hivernales, pour des chasseurs–cueilleurs devenus sédentaires qu’apparaissent les différences sociales induites par la richesse ainsi que la pratique du potlatch et les sociétés que l’auteur qualifie de « ploutocratiques ostentatoires ». Avant cela, c’est plutôt la quête du partenaire sexuel qui fait courir les hommes mais l’appât du gain peut apparaître comme un équivalent de cette chasse singulière puisque très tôt il a fallu payer pour les femmes, et souvent de sa personne en se mettant des années durant au service de son futur beau-père. A ce travail forcé Alain Testard voit un aspect libérateur, comme lorsqu’on parle à propos d’une dette d’un « paiement libérateur ». Là encore l’évolution ne s’est pas forcément faite par le passage du primitif au civilisé, mais aussi de façon cumulative. Le beurre, l’argent du beurre et celui de la crémière, en somme.

Jacques Munier

Revue L’Homme N°203-204 Dossier Anthropologie début de siècle (Editions de l’EHESS)

Bilan et perspectives pour l’anthropologie sociale, avec les contributions étoffées de 23 auteurs de différentes générations, de Marc Augé ou Etienne Balibar à Emma Aubin-Boltanski ou Aïssatou Mbodj- Pouye en passant par François Flahault, Pierre Deléage, Philippe Bourgois ou Elisabeth Claverie

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