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Bartolomé de Las Casas / Cahiers Leiris

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Luis Mora-Rodriguez : Bartolomé de Las Casas. Conquête, domination, souveraineté (PUF) / Revue Cahiers Leiris N°3 (Editions Les Cahiers)

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Luis Mora-Rodriguez : Bartolomé de Las Casas. Conquête, domination, souveraineté (PUF)

L’auteur cite en ouverture de son ouvrage les propos d’un des plus célèbres écrivains boliviens, Alcides Arguedas, en 1937, pour illustrer la force et la permanence des préjugés à l’égard des Indiens : « En général, écrivait-il, l’ensemble de son visage est peu attrayant et il ne montre ni intelligence ni bonté, l’Indien est buté et méfiant, féroce par atavisme cruel, sobre et misérable, il ne ressent aucune passion véritable. Tout ce qui ne le touche pas directement, il le regarde avec la passivité soumise de la brute, il vit sans enthousiasme, sans souhaits, dans un quiétisme nettement animal ». C’est sur la base de tels jugements que s’est exercée la terrible domination des conquistadors, puis des colons espagnols, sur les Indiens contraints au travail forcé, ou à l’esclavage lorsqu’ils avaient tenté de se soustraire au pouvoir de leurs maîtres. Et derrière ce qui se donne déjà les apparences d’un discours civilisateur, Bartolomé de Las Casas va dénoncer sans relâche la violence et la cupidité des Espagnols, et œuvrer pour la contenir à défaut de la faire interdire.

La perspective adoptée par Luis Mora-Rodriguez vise essentiellement sa philosophie politique. On a déjà beaucoup écrit sur le dominicain surnommé « l’apôtre des Indiens ». Mais la plupart des auteurs analysaient son œuvre dans un sens religieux ou éthique, ou s’intéressaient à son travail d’historien, ou encore, comme Marcel Bataillon, à ses projets de réforme de la colonisation. Il faut rappeler que son œuvre a été très tôt traduite en Europe : la Très Brève Relation de la destruction des Indes , écrite en 1542 et lue au prince Philippe, le futur Philippe II du Siècle d’Or, ce texte sera traduit en hollandais quelques décennies plus tard en 1578, puis en français, en anglais, en allemand et en latin. A l’époque il vient nourrir les arguments de ceux qui dénoncent le pouvoir espagnol, tout comme au moment des guerres d’indépendance du XIXe siècle en Amérique latine. C’est pourquoi la démarche qui vise à mettre en valeur la dimension politique de la question indienne dans son œuvre semble particulièrement pertinente pour analyser la pensée de celui qui se vit un jour investi par le Cardinal Cisneros, proche conseiller d’Isabelle la Catholique, du rôle officiel de « procureur des Indiens ».

C’est ainsi que l’auteur renouvelle l’idée que nous nous faisons de l’un des épisodes les plus célèbres de cette vie d’engagement en faveur de la cause indienne : la « Controverse de Valladolid », ramenée à un débat sur l’humanité des Indiens et sur la question de leur âme, qui eut aussi lieu, mais alors qu’il s’agissait en fait, à l’instigation de Charles Quint, d’examiner la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde pour qu’elles soient conformes à la justice et à la morale ou, comme on disait à l’époque, pour qu’elles se fassent « en sécurité de conscience ». Opposé au théologien Juan Ginés de Sepulveda, en présence de juristes et d’administrateurs du royaume, Bartolomé de Las Casas va mettre en cause la conception d’une guerre menée contre les Indiens dans le but de les évangéliser, une conception sur laquelle reposait tout l’édifice politique des institutions de la colonisation, en particulier le « requerimiento » qui justifiait juridiquement l’entreprise de conquête et de domination, le « repartimiento » qui légitimait le déplacement de populations et leur regroupement auprès des fermes ou des mines d’or et d’argent, et enfin « l’encomienda » qui bouclait le dispositif par la mise sous tutelle des Indiens, dernière étape avant le travail contraint ou l’esclavage pur et simple. Bartolomé de Las Casas va dénoncer la fiction d’une guerre légitime de civilisation dans laquelle il voit au contraire une agression suscitée par l’appât du gain et en rien une « guerre juste ». Il défend le caractère rationnel des Indiens comme sujets du droit naturel, préconise une méthode de conversion fondée sur la raison et oppose dans sa critique « domination » et « gouvernement ». Son plaidoyer ne restera pas sans conséquences, même limitées, puisque les dénommées « guerres préventives » et les conquêtes seront suspendues au Pérou et que cette interdiction se maintiendra en 1553 pour la Nouvelle Grenade.

Autant dire qu’il s’est fait beaucoup d’ennemis, qui vont s’employer à l’empêcher par tous les moyens de mener à bien ses projets de colonisation pacifique basée sur le libre consentement des Indiens, ou de faire aboutir sa doctrine de la « restitution », qu’il avait notamment appliquée à l’égard d’un homme à l’article de la mort, en lui accordant sa confession en échange de la libération de ses Indiens et de la dévolution de ce qu’il avait volé en exploitant sans la rémunérer leur force de travail. Cette pratique lui vaudra d’être confiné en 1532 dans le couvent des dominicains à Saint-Domingue, une période à l’issue de laquelle il file sans tarder pour offrir sa médiation à Enriquillo, un « cacique » de l’île qui s’était rebellé à cause des mauvais traitements subis de la part de son « encomendero », son maître. Dans la foulée, il se dirige vers le Guatemala après avoir étudié au Panama la situation des Indiens de l’Isthme et avoir sans succès tenté de s’opposer à la guerre déclenchée par le gouverneur du Nicaragua pour obtenir un accès à la mer. Au Guatemala il réussit la pacification des Indiens de la « Terre de Guerre » de Tuluzutlan et Lacandon, ce qui confirme ses thèses concernant la possibilité d’une entente pacifique avec les Indiens et lui vaut quelques appuis supplémentaires dans la hiérarchie de l’Eglise, et la publication en 1538 par le Pape Paul III de la bulle « Sublimis Deus » qui déclare le dogme de la liberté et de la capacité rationnelle des Indiens. Son inlassable activisme aboutit même à la promulgation des Leyes Nuevas par Charles Quint, un arsenal de lois qui tentent de mettre fin à la corruption du Conseil des Indes, l’instance où se prennent toutes les décisions administratives et politiques concernant le Nouveau Monde, mais face à l’opposition résolue des colons, elles seront abrogées avant d’avoir pu être réellement appliquées. Il reste que son engagement finira par aboutir à la disparition progressive de l’institution coloniale de l’encomienda et que s’il fut à son époque l’un des hommes les plus controversés, il est devenu à la nôtre l’un des plus reconnus.

Jacques Munier

Revue Cahiers Leiris N°3 (Editions Les Cahiers)

Où l’on revient rue Blomet, N°45, dans le XVe arrdt. De Paris, là où se trouvaient les ateliers voisins d’André Masson et Joan Miro, un lieu où l’on pouvait croiser Desnos, Artaud, Limbour, Breton… avec un entretien inédit en français de Michel Leiris sur cette époque des années 20, publié en 1988 dans la revue anglaise Apollo

Et un grand article du critique d’art William Jeffett sur les relations denses et fructueuses Masson-Leiris

A lire aussi la contribution du peintre Jean-Max Toubeau, qui a réalisé de nombreux portraits de Leiris, qui était le cousin germain de son grand-père

Marianne Berissi évoque une rencontre qui n’a pas vraiment eu lieu, ce qu’on peut déplorer, celle de Leiris et Benjamin, même s’ils se sont côtoyés au Collège de Sociologie, où se retrouvaient notamment Bataille et Caillois

Les traductions brésiliennes de Leiris : l’Age d’homme et l’Afrique fantôme, et « le défi que représente le langage de Leiris »

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