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Bâtisseurs d’empires / La Revue internationale et stratégique

7 min
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Alessandro Stanziani : Bâtisseurs d’empires. Russie, Chine et Inde à la croisée des mondes, XVe-XIXe siècle (Raisons d’agir) / La Revue internationale et stratégique N° 86 La crise économique et les Suds : nouvelles perceptions (IRIS/Armand Colin)

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Alessandro Stanziani : Bâtisseurs d’empires. Russie, Chine et Inde à la croisée des mondes, XVe-XIXe siècle (Raisons d’agir)

« Nous voyons l’histoire avec les yeux qu’elle nous a donnés » disait Hegel, lui-même fervent pratiquant de l’histoire téléologique, orientée par le travail de la Raison comme une finalité qui s’imposerait au cours du monde, fut-ce sous les apparences de la ruse, une Raison évidemment occidentale. Outre le fait qu’au XXe siècle, comme l’ont montré les philosophes de l’Ecole de Francfort Max Horkheimer et Theodor Adorno dans La Dialectique de la raison, cette belle totalité rationnelle postulée par les Lumières a basculé dans le cauchemar de la Raison totalitaire, les historiens savent, au moins depuis Marc Bloch et sa critique du « mythe des origines », que l’entreprise qui consiste à étudier le passé pour y repérer les signes anticipateurs du présent est le plus souvent, au mieux fallacieuse, au pire malhonnête, ce qu’illustrent à l’envi les histoires nationalistes, qui charrient en outre les clichés en leur donnant la force et l’apparence des vérités éprouvées. C’est contre cette tendance lourde de l’historiographie que s’élèvent les tenants de ce qu’on appelle aujourd’hui « l’histoire globale », qui modifie et élargit les perspectives et ne cesse de se développer, et dont Alessandro Stanziani est un éminent représentant.

Ne serait-ce que par l’attitude qui consiste à extraire l’histoire des empires qu’il étudie de l’orbite occidentale et européocentrée pour la replacer dans le contexte géopolitique qui est le sien : celui du monde asiatique où ils se sont construits en tenant compte des contraintes spécifiques de territoires immenses où dominent les steppes, et donc la cavalerie comme arme privilégiée de l’expansion militaire, et en conformité avec les ressources disponibles, tant humaines que matérielles. Pour mener à bien cette étude comparée de la formation des trois grands empires, chinois, russe et de l’Inde moghole à partir du XVe siècle, il a croisé les sources pour éviter de s’en tenir à une seule version, dans une aire géographique où les échanges étaient nombreux et les traductions fréquentes. Spécialiste de la Russie, il est parti de la perplexité qui gagne celui qui observe comment l’un des états les plus improbables d’Eurasie, le petit duché de Kiev, puis de Moscou, avec une très faible population et peu de ressources, sans traditions millénaires comme celles que revendiquent ses voisins, est parvenu à s’agrandir comme eux. Pour prendre la mesure de cette fantastique expansion, l’auteur prend l’exemple du Québec, comparable au point de vue de sa population et de la difficulté à y exploiter les ressources naturelles avec les moyens de l’époque. Il faut l’imaginer entouré de puissances majeures à l’échelle internationale et avec un territoire peuplé, non pas de quelques tribus de « Peaux-Rouges » pratiquant la chasse au bison mais de communautés de nomades organisés en états, avec armées et fiscalité. Dans de telles circonstances, le Québec aurait réussi à bâtir en l’espace de trois siècles un empire couvrant la presque totalité des Amériques ! C’est ce à quoi est parvenue la Russie, cernée par l’empire ottoman, les Savafides de Perse et la Pologne-Lituanie, et alors qu’elle payait encore le tribut aux khans d’Astrakhan et de Kazan qui considéraient le prince moscovite comme leur vassal. Alessandro Stanziani montre comment : en combinant le jeu d’une habile diplomatie qui a su exploiter les divisions de ses voisins et la dissémination dans les steppes d’une armée de soldats-colons capables de cultiver la terre comme de manier les armes, beaucoup plus que par le système du servage à quoi l’on ramène invariablement l’origine de la puissance russe.

A la fin du XVIIe siècle, l’Inde, la Chine et la Russie produisent 70% du PIB mondial et à l’époque personne n’aurait misé sur la domination mondiale de l’Europe, entée dans ses divisions et ses querelles dynastiques malgré son expansion américaine et le partage du monde institué deux siècles plus tôt entre l’Espagne et le Portugal par le Traité de Tordesillas. La population indienne est estimée 180 millions d’âmes, celle de la Chine à entre 100 et 130 millions alors que l’Europe toute entière rassemble à peine 100 millions d’habitants. Kenneth Pommeranz a montré dans un livre récent « Une grande divergence La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale » Albin Michel, que la supériorité de l’économie européenne sur celle de la Chine, qui a longtemps fait figure d’évidence chez les historiens occidentaux devait être mise en cause, elle qui repose en grande partie sur des présupposés d’ordre culturel, en particulier sur le rôle prétendu du confucianisme dans le retard de l’économie chinoise, alors qu’en comparant ce qui est comparable, une grande région industrielle chinoise et l’Angleterre, cette différence apparaît bien réduite jusqu’au seuil de la Révolution industrielle et qu’à partir de là, c’est plutôt l’inégale allocation géographique des ressources en charbon et la conquête du Nouveau Monde qui ont donné l’impulsion finale à l’économie européenne. Alessandro Stanziani relève quant à lui que la relation négative entre confucianisme et capitalisme n’a jamais été démontrée et que du point de vue du raisonnement elle équivaudrait à lier, par exemple, les succès dans la coupe du monde de football à la présence dans les pays gagnants du code civil à la française plutôt que du droit anglo-saxon, une relation confirmée dans les faits mais qui n’autorise évidemment aucune déduction. D’autres historiens ont expliqué ce retard, à partir d’une certaine époque, par l’absence de guerres, avalisant ainsi l’historiographie chinoise qui a vendu à l’Occident l’idée d’une Chine unifiée depuis des millénaires, sans guerre et pour cette raison plus puissante. Comme le montre ce livre, il n’en est rien. La frontière septentrionale de la Chine a été l’objet d’incessants conflits, notamment avec les dynasties mongoles et elle ne s’est fixée dans son tracé actuel que récemment, une histoire que retrace l’auteur dans le détail militaire, diplomatique et économique.

Jacques Munier

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