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Berlin hors les murs

5 min
À retrouver dans l'émission

David Sanson (dir.) Berlin Histoire, promenades, anthologie, dictionnaire (Robert Laffont) / Cécile Cuny : Changement urbain et démocratie participative à Berlin. Ethnographie du grand ensemble de Marzahn (Éditions MSH) / Revue The Eyes , Europe et photographie N°3 Dossier Berlin

berlin
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Dans La Fuite sans fin , de 1927, Joseph Roth écrivait ceci à propos de Berlin : « Cette ville est située en dehors de l’Allemagne, en dehors de l’Europe. Elle est à elle-même sa propre capitale. Elle ne se nourrit pas du Pays. Elle ne prend rien de la terre sur laquelle elle est bâtie. Elle transforme cette terre en asphalte, en briques et en murs. »

Témoin de sa naissance comme grande métropole, Georg Simmel en avait fait le terrain de ses analyses sur la formation du sentiment urbain à ses débuts. Entre 1871 et 1910 Berlin est en effet passée de 800 000 âmes à plus de deux millions pour atteindre quatre millions d’habitants en 1914. Et depuis lors la ville ressemble à un chantier perpétuellement ouvert. Gombrowicz qui s’y installe en 1963 de retour d’Argentine avant de gagner la France note dans son journal : « Berlin vous fait l’impression de quelqu’un qui marche droit et d’un pas assuré, mais on ne sait pas trop vers où. » Et il ajoute « Pour moi, Berlin devint l’énigme d’une réalité qui se fait… et qui se défait… » Berlinoise depuis 2006, l’écrivaine japonaise Yoko Tawada évoque dans Au bord de la Spree « les chantiers jamais terminés, les chantiers errants… »

Il y a une histoire spécifique de l’urbanisme à Berlin, vaste comme huit fois Paris mais cinq fois moins peuplée. Peter Schneider, dans Chute libre à Berlin , déplore « l’absence d’une image de la ville » et de « gigantesques lacunes ». Il évoque le projet actuel « d’insérer un nouveau centre en cinq ans dans ce tableau sur lequel tant d’inscriptions de l’Histoire avaient été effacées » et qui lui paraît « soudain totalement présomptueux ». Le personnage du roman de Patrick Modiano, L’Horizon , qui ne manque pas de relever la présence à intervalles réguliers de terrains vagues, s’assoit à une terrasse en éprouvant ce que chacun peut vérifier s’il se risque à arpenter la ville à pied : « Il avait trop marché. Ses jambes lui faisaient mal ». « Cette ville a mon âge – songe-il alors – Moi aussi j’ai essayé de construire, au cours de ces dizaines d’années, des avenues à angle droit, des façades bien rectilignes, des poteaux indicateurs pour cacher le marécage et le désordre originels ».

cuny
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Il arrive que dans les mouvements tectoniques de Berlin des quartiers entiers destinés à être centraux se retrouvent subitement relégués en périphérie. C’est l’histoire que raconte Cécile Cuny dans son ethnographie de Marzahn, ce grand ensemble de 60 000 logements, le plus important jamais construit en Europe, emblème du programme de construction lancé par Erich Honecker dans les années 70. Contrairement aux quartiers gentrifiés de l’ancien Berlin-Est comme Prenzlauerberg, Marzahn s’est retrouvé dans les marges, avec une population mélangée : l’ancienne classe moyenne socialiste des professions dites « intellectuelles » déclassée, les nouvelles classes populaires issues de la réunification, et les réfugiés allemands d’Europe orientale et de Russie. De nouvelles configurations sociales et urbaines y répercutent les conséquences de la chute du mur.

En 1999, Christian Prigent, qui a habité Berlin durant des années, revient dans Berlin deux temps trois mouvements sur ses premiers souvenirs de la ville découverte à l’arrivée en train en 1961, lors de la construction du mur, au cours de vacances d’été dans un camp pour la jeunesse, côté Est. « On est dans une Divine Comédie profanée par l’histoire moderne. Voici les cercles successifs. Un cercle paradisiaque, bois éclairés de lacs, striés de canaux, de rivières à barques et de biefs à pêcheurs, troués de prés et de champs nets. Puis, sans transition, un cercle infernal : immenses terrains de ronces où s’enchevêtrent un terrifiant chaos de gravats, des montagnes de ferrailles, de pneus, de rouleaux de barbelés, des conglomérats de tanks éventrés, des monceaux de camions tordus, des piles de canons déchiquetés. Ce sont les reliefs de l’atroce festin guerrier, à peine digéré (...) Puis à nouveau le cercle aimable des sapins et des bouleaux (mais ils paraissent plus sombres, plus aigres). Puis le surgissement de la ville opaque. (…) Berlin est derrière cet écran. Berlin : pas vu. Première image : zéro. » Alors, à 25 ans de la chute du mur, on refait le film, Berlin année zéro?

Jacques Munier

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Revue The Eyes , Europe et photographie N°3 Dossier Berlin

http://theeyes.eu/product/the-eyes-3/

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