LE DIRECT

Care et sentiments / Revue Travail, Genre et Sociétés

6 min
À retrouver dans l'émission

Patricia Paperman : Care et sentiments (PUF)

Pascale Molinier : Le travail du care (La Dispute)

/ Revue Travail, Genre et Sociétés N°28 Dossier Variations France – Etats-Unis (La Découverte)

TGS
TGS
paperman
paperman
![](sites/default/files/imagecache/ressource_full/2013/02/21/4580825/molinier.jpg) Comme le rappelle Patricia Paperman, l’éthique du care s’est développée à la fin des années 80 et paradoxalement à une époque où la vague de libéralisme incarnée par Reagan et Thatcher rendait les sociétés et leurs institutions de moins en moins *caring* , avec les restrictions dans les services publics, la paupérisation des pauvres et le recours à la main d’œuvre immigrée, légale ou illégale, pour faire baisser les coûts des politiques publiques. Parmi les conséquences de ces restrictions, on a pu également observer les difficultés grandissantes des classes moyennes à s’occuper de leurs vieux, de leurs malades, de leurs handicapés ou même de leurs enfants. D’où une augmentation concomitante des métiers considérés comme subalternes dans un tel contexte économique où les activités *déléguées* de soin, d’accompagnement ou de garderie ne pouvaient pas être rémunérées à leur juste valeur – et d’ailleurs, comment évaluer économiquement l’attention, la sollicitude, le souci de l’autre, voire l’amour ? Traditionnellement dévolues aux femmes, et renforçant par conséquent les distinctions en terme de genre, les qualités attachées à ces activités autrefois exercées le plus souvent et gratuitement par les mères de famille au foyer, se sont vues d’autant plus dévalorisées que celles qui en assumaient la délégation provenaient des couches sociales les plus basses. Il s’est donc produit, sous le double effet de l’évolution de la société, notamment l’émancipation des femmes par l’accès au travail, et de la raréfaction des ressources sociales destinées aux plus vulnérables, une aggravation de la disqualification sociale et culturelle de ces dispositions affectives consubstantielles aux métiers du soin. Le *care* , qui est à la fois une pensée éthique et un ensemble d’activités, s’est retrouvé enserré dans ces contradictions multiples. Critiqué comme une morale des « bons sentiments », considéré inapte à produire une connaissance, qu’elle soit éthique ou sociologique, le *care* était renvoyé à la justification de la différence des genres, voire de la domination masculine ou encore à une mode passagère… Comme en témoignent les travaux déjà nombreux de Patricia Paperman ou de Pascale Molinier, sans oublier Sandra Laugier dans des domaines très différents, les *care studies* , qu’elles sont les premières à avoir fait connaître en France, n’ont pas fini de démontrer leur belle fécondité. Les deux ouvrages qui paraissent aujourd’hui l’illustrent parfaitement : le premier, *Care et sentiments* , en matière d’éthique et d’épistémologie de la connaissance, le deuxième, *Le* *travail du care* , en matière de sociologie du travail. L’enquête de Pascale Molinier dans une maison de retraite médicalisée pose d’ailleurs de nombreuses questions d’ordre épistémologique, et elle se présente aussi comme une tentative de déconstruction des théories sociales du travail, conçues depuis le XIXème siècle à partir du modèle masculin. Son objectif avoué « est d’affirmer la puissance théorique et la dimension d’utopie politique contenues dans la perspective du *care* ». Et elle rappelle que celle-ci fait sens pour de nombreux professionnels du soin et de l’assistance soucieux de formaliser et de faire comprendre la part la moins technique de leur travail. Donnant voix à ces véritables « agentes du *care * », depuis l’encadrement jusqu’aux femmes de ménage en passant par les soignantes, les psychologues ou les « hôtelières », elle décrit les points de vue parfois contrastés de ces femmes car on peut avoir – je cite « des visions différentes, parfois opposées du respect des personnes, en fonction qu’on leur donne, par exemple, des séances d’art-thérapie ou qu’on leur lave les fesses ». Et dans cette plongée dans l’ordinaire du travail de *care* , elle ne s’est pas mise à distance, car « comment parler de sensibilité morale, de souci des autres à partir d’une position neutre ? » La question de l’amour, en particulier, s’est vite imposée à elle malgré ses propres résistances mais aussi en tant que résistance aux consignes de l’encadrement qui le condamne au bénéfice de l’efficacité. Une question très présente dans ces pratiques du soin, de la gériatrie à la petite enfance, comme le montre la belle enquête de Caroline Ibos sur les nounous africaines, une forme de travail qui se développe à la fois dans la sphère de l’intime, au domicile familial et au bord des routes de la mondialisation. Ces femmes migrantes, originaires du monde pauvre, laissent leurs propres enfants au pays pour venir s’occuper de ceux de la bourgeoisie occidentale. La dimension politique de cette réalité sociétale qui s’est transformée en une réalité économique à l’échelle planétaire – le marché de la garde des enfants – n’a pas échappé à la sociologue, non plus que la relation asymétrique qui s’instaure entre ces nounous et leurs employeuses, et elle se demande si la réussite sociale de ces femmes actives serait possible sans que d’autres femmes, précaires et déchirées entre deux mondes, ne travaillent pour elles. Le livre, publié chez Flammarion sous le titre *Qui gardera nos* *enfants ? Les nounous et les mères* est d’ailleurs cité par Patricia Paperman comme un exemple de la vitalité en France des travaux sur le *care* . Celle-ci aborde la question éthique dans son livre *Care et sentiments* . Elle s’emploie à conférer aux sentiments une valeur éthique que leur dénient la sociologie comme la philosophie morale. « Aux concepts de droits, d’obligations et de règles qui organisent la perspective de la justice – dit-elle – l’éthique du *care* substitue une idée forte de responsabilité ». Et elle plaide à son tour pour l’épistémologie féministe du *point de vue* . Pour cela elle rappelle notamment le fameux dilemme de Heinz, présenté à deux enfants de 11 ans, Amy et Jack. Heinz n’a pas d’argent, sa femme est malade, faut-il qu’il vole le médicament qui la soignerait ? Sans surprise le garçon répond par l’affirmative mais Amy, plus subtile, suggère qu’il devrait parler au pharmacien, négocier un arrangement. Pourtant sa réponse est jugée défaillante par rapport aux principes de la justice. En l’occurrence, on n’a pas compris qu’elle portait sur le point central de la question morale : le fait de voler est-il ou pas la solution ? **Jacques Munier** Revue **Travail, Genre et Sociétés** N°28 Dossier Variations France – Etats-Unis (La Découverte) : L’émancipation des femmes, une comparaison par l’histoire, le droit, la sociologie, la démographie, l’économie DOSSIER coordonné par Laura Lee Downs, Jacqueline Laufer et Hélène Périvier Nancy Folbre économiste féministe propos recueillis par Laura Lee Downs et Hélène Périvier Linda K. Kerber, *L’Histoire des femmes aux États-Unis : Une histoire des droits humains* Hélène Périvier, économiste à l’Ofce, l’observatoire français des conjonctures économiques : *Travaillez ou mariez-vous !La régulation sexuée de la pauvreté en France et aux États-Unis* « Une analyse sexuée de l’évolution des droits et devoirs des personnes percevant l’aide sociale et l’Etat en France et aux Etats-Unis. Dans les deux pays, la contrepartie exigée en retour de la solidarité nationale a longtemps reposé pour les femmes sur leur rôle de « mère », pour les hommes sur celui de « pourvoyeur des ressources de la famille ». Les réformes successives des programmes de lutte contre la pauvreté aux Etats-Unis et en France ont modifié la nature de ces obligations, renforçant dans les deux cas la logique du mérite via une exigence d’insertion dans l’emploi, ceci de façon plus marquée aux Etats-Unis qu’en France. L’injonction à l’autonomie concerne désormais femmes et hommes, mais épargne les femmes mariées, dont l’inactivité est acceptée voire encouragée dans les dispositifs sociaux ou fiscaux. » Marie Mercat-Bruns, *Discrimination fondée sur le sexe aux États-Unis : une notion juridique sous tensions* Abigail C. Saguy, *Les conceptions juridiques du harcèlement sexuel en France et aux États-Unis* Magali Barbieri, *Les maternités précoces aux États-Unis* Marie Duru-Bellat, *L’éducation des filles aux États-Unis et en France* Lara Lee Downs, Rebecca Rogers et Françoise Thébaud : *Gender studies et études de genre : le gap* CONTROVERSE *Troubles dans la maternité* : les différentes options aux États-Unis, en Angleterre et en France pour autoriser ou non les pratiques de gestation pour autrui coordonnée par Laura Lee Downs et Jacqueline Laufer avec les contributions de Laurence Brunet, Herjeet Marway, Jennifer Merchant, Diane Roman
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......