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"Ce que la religion fait aux gens" / Revue Archives de sciences sociales des religions

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À retrouver dans l'émission

Anne Gotman : Ce que la religion fait aux gens (Editions de la MSH) / Revue Archives de sciences sociales des religions , n° 161 2 Dossiers : Messianismes et anthropologie entre France et Italie • Figures et substituts de saints

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A l’âge séculier qui est le nôtre, où les religions dominantes ont perdu leur situation de monopole, et où l’esprit de laïcité a imposé sa bienveillante neutralité dans l’espace public, « pour le croyant – comme le relève Jacques Bouveresse – l’espace de sa religion a largement cessé de coïncider avec l’espace de la religion tout court ». Il en résulte un repli du sentiment religieux sur la sphère privé, un processus de relâchement du lien social fort que produit la religion, indiqué par son étymologie latine – religere, relier – une évolution qui a entraîné à ses débuts une importante déperdition, à la fois du nombre de fidèles et de la ferveur de leur foi, en tout cas de sa présence au quotidien. Et même si le prétendu « retour du religieux » semble avoir modifié la donne, les pratiques religieuses et la conception de la foi ont été considérablement transformées par cette situation, si bien qu’il nous faut aujourd’hui abandonner le mode frontal sous lequel nous avions tendance à penser en opposition religion et modernité, et au contraire les envisager chacune sous l’angle de l’autre, comme des réalités « métissées par un destin conjoint ». C’est bien l’angle adopté par la sociologue Anne Gotman, dans cette enquête où elle plaide pour une approche plus resserrée du phénomène de la croyance, en prenant au sérieux les propos de ses interlocuteurs même si elle ne les partage pas forcément, tout comme les ethnologues à l’égard de systèmes de croyances qui leur sont étrangers. « Bigots ou crédules –observe-t-elle – les fidèles sont rarement placés sous la bonne focale. » Que l’on s’attarde sur ce qu’ils font ou sur ce qu’ils croient, c’est toujours en invoquant – je cite « des raisons que l’on voudrait profanes – par conformisme, pour leur bien-être personnel, parce qu’ils sont opprimés – ou parce qu’ils adhèrent à des dogmes établis et des normes comportementales assignées ». Et c’est en termes de « compétence théorique » à se donner des raisons, « à penser et dire ce que l’on fait en matière religieuse », ainsi que sous l’angle des « formes de vie » délibérément choisies que progresse son enquête.

A partir de l’expérience personnelle dans l’enfance d’une sorte de décalage et de porte-à-faux entre deux religions, l’auteure a entrepris d’étudier non seulement « ce que la religion fait aux gens » mais aussi ce que les gens font de la religion et c’est sans doute ce qui donne à son livre, par ailleurs nourri de références, une sensibilité particulière au fait religieux lui ouvrant à la fois un accès direct aux personnes enquêtées et une profondeur de vue sur la nature elle-même de la religion. Nés dans une famille juive originaire de Pologne et de Lituanie, ses parents en avaient été définitivement séparés par la guerre et la fin tragique de la plupart de ses membres. Vivant dans un espace clos « entouré d’absents » et en milieu non pratiquant, Anne Gotman, qui découvre sa religion à l’occasion de la célébration des fêtes juives chez des amis de ses parents, se sent exclue de ce qu’elle appréhende comme « un monde d’hommes », à la synagogue fréquentée de loin en loin ou lors de rites comme la bar mitsva , réservés aux garçons. Par rapport à cette « lointaine synagogue », le monde catholique, partout présent dans son quartier par de grands bâtiments et des espaces de récréation, parcs de séminaires ou bordant les églises, lui semblait beaucoup plus familier, lui offrant, dit-elle, « un refuge naturel ». Plus tard, dans les années 68 à l’université, c’est l’aventure intellectuelle qui la réconcilie avec la culture juive et tous les éminents représentants de la communauté dans l’univers des idées. En se réappropriant cette histoire qui était aussi la sienne, elle accomplissait sans en être véritablement consciente l’un des gestes fondamentaux de l’attitude religieuse de ceux qu’elle enquête aujourd’hui : la revendication d’un héritage.

Le fidèle, écrivait Durkheim dans Les formes élémentaires de la vie religieuse , est « un homme qui peut davantage ». Et si pour William James « notre foi est foi en la foi d’autrui », selon Georg Simmel « foi en soi-même, foi en un autre et foi en Dieu se révèlent très fréquemment une seule et même chose » dès lors qu’on donne au mot « foi » son sens latin de fides , qui signifie « confiance ». A partir de ce constat d’un « supplément d’âme », qui apporte – je cite « force, tranquillité, assurance morale et soulagement de la réalité objective », ce qui intéresse Anne Gotman, c’est la manière dont la religion est à la fois une action et une réflexion sur l’action. Logiquement, elle a mené son enquête sur des catholiques et des juifs, voire avec Demiane et Delhia, sur une catholique mariée à un agnostique d’origine juive, et sur une juive mariée à un protestant croyant et pratiquant. Leur degré d’adhésion et de fidélité religieuse sont d’intensité variable, plus souvent moyenne que forte, mais leurs opinions religieuses imprègnent leur conduite quotidienne et leurs choix intellectuels. Ce qu’on peut dire pour résumer l’ensemble des témoignages, c’est que Dieu a beaucoup perdu de son évidence et qu’il a changé de profil. Il n’est plus cette figure patriarcale ou de juge omnipotent, omniscient et coercitif, et il semble s’être retiré dans son tabernacle. L’idée d’une religion qui ménage une relation directe au Créateur s’éloigne à raison même. « A un dieu absent qui ne lui parle pas – nous dit Anne Gotman à propos de Constance – cette fidèle n’a rien à dire non plus » Reste la prière, apprise et récitée. Il y a peu de révélations chez tous ces croyants mais une foi qui forme, selon la belle expression de Laudan « un point fixe qui sauve le moi profond ». Et « là où le lien personnel à Dieu se dérobe, l’insertion dans le groupe demande à être renforcée », observe l’auteure. D’où un engagement social, dans des groupes de prières ou des associations communautaires, qui semble pallier pour ces fidèles le retrait du divin, une activité vécue comme faisant partie intégrante de la pratique religieuse.

Jacques Munier

Revue Archives de sciences sociales des religions , n° 161 2 Dossiers : Messianismes et anthropologie entre France et Italie • Figures et substituts de saints

Messianismes et anthropologie entre France et italie

Retour sur l'œuvre de Vittorio Lanternari

Coordonné par Daniel Fabre et Marcello Massenzio, anthropologues

Enquête sur le travail de l’anthropologie, entre deux mondes et dans l’entre-deux du monde (présent et futur, ciel et terre, règnes animaux et humains), ce dossier fait apparaître la rencontre et les jeux de miroir entre l’anthropologie africaniste et les terrains italiens d’Ernesto de Martino ou de Massimo Lanternari dans la seconde moitié du xxe siècle. C’est aussi une page d’histoire : il montre comment la critique des idéologies du progrès, telles qu’elles ont pu dominer chez les élites intellectuelles européennes d’après-guerre et la perception du continent africain, forment un enjeu souterrain mais actif de la recherche anthropologique dans ces années-là.

Figures et substituts de saints

Coordonné par Jean-Pierre Albert, anthropologue

En matière de sainteté, l’orthodoxie religieuse est d’autant plus sourcilleuse qu’elle n’est jamais assurée, et qu’elle se nourrit aussi de la prolifération des désirs de sainteté.

Ce dossier explore l’écart et la frontière poreuse qui séparent ce que le catholicisme appelle la « réputation de sainteté » et la reconnaissance « officielle », quelles que soient les officialités concernées, d’une figure de sainteté. L’attraction de la sainteté, comme exemplarité exceptionnelle, comble de vertu et lieu ouvert à une transcendance, est de pouvoir mobiliser et organiser une extrême variété de ces figures ou substituts de saints qui règlent les modalités de passage entre une puissance connue et une puissance reconnue. Le dossier s’intéresse autant aux intervalles de temps entre la connaissance (intuitive) et la reconnaissance (déductive) d’un saint qu’aux marges tolérées de la sainteté reconnue, dans des espaces parfois eux-mêmes situés aux marges géographiques d’une religion.

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