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Ce que l’amour fait d’elle / Revue 180°C

7 min
À retrouver dans l'émission

Malvine Zalcberg : Ce que l’amour fait d’elle (Odile Jacob) / Revue 180°C N°1 Des recettes et des hommes

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Les femmes désirent ce qu’elles aiment, disait Sacha Guitry, les hommes aiment ce qu’ils désirent. On ne saurait mieux exprimer l’impossible rencontre qui en résulte et dont l’amour courtois aura sans doute été la première manifestation connue. La psychanalyste Malvine Zalcberg voit dans ce moment inaugural l’amorce d’un changement décisif pour la condition féminine, qui allait gagner progressivement toutes les couches de la société, mais aussi l’origine du malentendu congénital qui affecte les relations amoureuses et dont Freud, des siècles plus tard, allait tirer les grandes lignes de sa théorie de la sexualité. Dans le fin’amor , la femme obtient en compensation de son état de sujétion la souveraineté que lui confère le fait d’être aimée. Mais à cette dissymétrie en correspond une autre : les déclarations d’amour étaient proférées par les troubadours qui n’avaient que le pouvoir des mots et pas celui de « conclure », de réaliser leur amour, lequel, même intensément idéalisé, et à raison même, restait impossible. On peut convenir que la nouvelle civilisation dont ils se faisaient les chantres a beaucoup fait pour adoucir les mœurs à l’époque, notamment dans le domaine des relations entre hommes et femmes, mais cela ne concerne pas la question intime des rapports amoureux. Lacan, qui se référait souvent à l’amour courtois, y voyait une manière raffinée de suppléer à l’absence de relations sexuelles, de faire comme si leur impossibilité était de notre fait. « C’est véritablement la chose la plus formidable que l’on ait jamais tentée pour camoufler la constatation de l’inexistence de la relation sexuelle comme telle » disait-il dans le séminaire des années 1972-1973, opportunément intitulé Encore . En matière de sexe il n’y a pas relation, mais au mieux ce que l’auteure appelle « la solitude paradoxale d’un exil partagé », chacun isolé dans son plaisir solitaire, jouissant davantage de son propre corps que du corps de l’autre. Ce que Lacan, au cours du même séminaire, résumait dans son axiome fameux « Il n’y a pas de relation sexuelle ».

A les en croire, tout cela viendrait au fond de la différence anatomique qui trouve sa traduction symbolique dans ce que les psychanalystes appellent le « phallus ». On sait qu’il ne se confond que partiellement avec le pénis, lequel n’est que son support organique. Mais c’est là que tout se jouerait. Peur de la castration, du côté de celui qui possède l’attribut, avec sa corrélative angoisse de faillir, fantasme d’appropriation du côté de celle qui en est dénuée, avec toutes les stratégies possibles que Freud a identifiées dès les débuts de la psychanalyse à travers ses études sur l’hystérie, qui se révéleront d’ailleurs décisives pour la suite puisque c’est la névrose hystérique comme manifestation du féminin qui lui ouvre la voie royale de l’inconscient. Ce serait donc là que tout se nouerait. Pour la femme, c’est l’amour qui viendrait suppléer à ce manque. D’où les impasses de la vie amoureuse dont Freud fut le premier à nous avertir. Je cite Malvine Zalcberg : « nous aimons pour ne pas souffrir, et cependant nous souffrons quand nous aimons. D’après lui, l’amour recèle ce point faible : nous ne sommes jamais aussi mal protégés contre la souffrance que lorsque nous aimons ».

On comprend mieux la célèbre formule lacanienne : « Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». Si on l’écoute bien, ça marche dans les deux sens. Côté masculin, ça renvoie au fait que, comme le dit l’auteure dans un chapitre intitulé La force du sexe faible : « Si l’homme est plus marqué par le désir que par l’amour, c’est parce qu’il tend à prendre comme objet d’amour ce manque qu’il y a dans l’autre ». Côté féminin, c’est à travers le fantasme et l’identification symbolique au phallus, donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui en est déjà pourvu. Dans un texte des Ecrits , au titre prometteur – La signification du phallus , Lacan le dit en toutes lettres : « C’est l’absence de pénis qui fait de la femme phallus ». Et il ajoute « C’est pour ce qu’elle n’est pas qu’elle veut être aimée et désirée ». On le voit, les deux manières de vivre la relation sexuelle s’articulent et se superposent, elles ne se confondent pas, amour et désir ne sont pas forcément liés en raison de la dissymétrie des positions. Malvine Zalcberg en déduit la dimension de leurre de la passion amoureuse, un leurre qui se révèle comme tel au moment de la désillusion. « Se fixer obstinément sur le terrain de l’amour en déconsidérant le désir – ajoute-t-elle – c’est se perdre dans un labyrinthe. »

Que veut une femme ? demandait Freud dans une lettre à Marie Bonaparte. Et même si la recherche d’une réponse à cette question a fait progresser la psychanalyse à grands pas, en lui fournissant nombre de ses concepts fondamentaux, son fondateur a toujours reconnu en être resté au bord de ce qu’il appelait le « continent noir » de la sexualité féminine. Malvine Zalcberg a tenté de l’éclairer avec les outils de la psychanalyse. La dissymétrie structurelle qu’elle a mise en lumière reste à la base du malentendu qui se perpétue entre amants. Même si l’égalité des conditions n’a pas cessé de progresser entre les deux sexes, elle n’a pas rendu semblables leurs exigences amoureuses respectives. Mais son constat est qu’en cultivant l’amour davantage que les hommes, les femmes sont à l’initiative des rencontres possibles entre les sexes. Elle nous souffle en filigrane que pour ceux d’entre nous qui éprouvent de l’amour, et il y en a, c’est alors la part féminine qui prend les commandes, il vaut mieux l’accepter, même en donnant ce qu’on n’a pas, le temps pour l’homme pressé, la fidélité pour l’infidèle, par exemple, car c’est dans le fond la plus belle preuve d’amour. Comme disait le psychanalyste François Regnault : « L’amour est anormal, qu’il fasse souffrir est normal ».

Jacques Munier

Revue 180°C N°1 Des recettes et des hommes

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