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Chamanisme, rituel et cognition / Revue Études mongoles et sibériennes

5 min
À retrouver dans l'émission

Charles Stépanoff : Chamanisme, rituel et cognition. Chez les Touvas de Sibérie du Sud (Éditions MSH) / Revue Études mongoles et sibériennes N°45 Dossier Épopée et millénarisme : transformations et innovations

Chamanisme, rituel et cognition
Chamanisme, rituel et cognition Crédits : Radio France

Bien que son statut de religion soit contesté, le chamanisme est l’une des formes de relation avec l’au-delà et le monde immatériel des esprits les plus anciennes et presque les plus universelles puisqu’elle est présente sur la quasi-totalité de la planète. Le mot « chamane » provient de la langue toungouse, un peuple sibérien, et l’on s’accorde sur l’origine géographique du chamanisme qui, depuis la Sibérie a essaimé de la Baltique à l’Extrême-Orient et aurait sans doute franchi le détroit de Behring avec les ancêtres des Amérindiens pour se propager sur le continent américain. C’est dire si la pratique est ancienne, même si sa présence dès le paléolithique est discutée. Il faut rappeler ici les travaux de référence de Roberte Hamayon, qui définit le chamanisme comme le substrat religieux traditionnel des peuples autochtones de Sibérie et de Mongolie. L’intérêt de l’enquête au long cours de Charles Stépanoff tient à sa perspective dynamique. En l’étudiant sur ses terres d’origine et de nos jours, alors que les soviétiques ont tout fait pour l’éradiquer, il analyse ses transformations et sa résurgence actuelle alors qu’en principe il n’y a pas de transmission du savoir chamanique, celui-ci étant considéré comme un don, acquis dès la naissance et manifesté par différents indices remarquables.

Les Touvas sont un peuple de Sibérie méridionale habitant la chaîne montagneuse de l’Altaï et dont l’activité principale était le pastoralisme nomade jusqu’à la collectivisation du bétail et la sédentarisation imposées par le régime soviétique. Outre ce bouleversement brutal de leur mode de vie traditionnel, les autorités pourchassèrent sans répit les chamanes, exécutant ou déportant nombre d’entre eux, alors même qu’une école ethnographique s’était constituée en URSS, mais sur d’autres bases que l’ethnologie « classique », accusée d’empathie avec les indigènes. Conformément à la formule de Staline « national par la forme, socialiste par le contenu », il s’agissait de maintenir un « vernis folklorique » national, désormais relégué dans les musées d’arts et traditions populaires. Certains chercheurs tentèrent de décrire à partir de témoignages les pratiques chamaniques. C’est en étudiant leurs écrits, ainsi que ceux de leurs prédécesseurs au XIXe siècle, que Charles Stépanoff a pu comparer avec la situation actuelle.

Le chamanisme étant aussi une pratique rituelle domestique, notamment concernant le culte des morts, elle a perduré malgré la répression des chamanes. Aujourd’hui regroupés dans des villes, les chamanes Touvas ne sont plus des solitaires battant la campagne comme avant mais ils officient au sein d’associations, héritage de la période soviétique où il était préférable de se rassembler pour mieux se défendre. Ils exercent toujours les mêmes fonctions thérapeutiques et ce jusque dans les hôpitaux lorsque la médecine scientifique est impuissante. On les sollicite également pour faire advenir le bonheur, chasser les mauvais sorts ou prédire l’avenir puisque ce sont des « voyants ». En gros rien n’a changé, ou si peu. Au départ alerté par des doutes répétés quant à l’authenticité des nouveaux chamanes, souvent accusés d’être des imposteurs ou des charlatans, même par d’autres chamanes, l’ethnologue s’est aperçu que cette forme de suspicion joue un rôle essentiel dans la tradition chamanique.

Car il n’y a pas de diplôme de l’art traditionnel de guérir. Le chamane doit s’imposer, d’abord par son allure, son pouvoir, son don de voyance, son autorité et son efficacité, mais également par son parcours depuis la naissance. Charles Stépanoff retrace les grandes étapes de ce parcours à l’occasion douloureux, au plan symbolique mais aussi physique. Le jeune chamane est souvent sujet à des maladies graves avant de rencontrer la vocation qui le libère, à tout le moins à des comportements jugés bizarres, à des évanouissements, voire à des événements miraculeux, comme d’être transpercé par un arc-en-ciel. Le rite initiatique qui le fait chamane, armé de ses attributs et en premier lieu son tambour rituel, ne concerne en fait que l’objet, qu’il s’agit alors d’animer. Comme on peut le voir tout au long de cette enquête extrêmement fouillée, on est chamane par essence, même si cette fonction est éminemment sociale et le fruit d’une construction collective dont ce livre nous dévoile toutes les arcanes.

Jacques Munier

Revue Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines N°45 Dossier Épopée et millénarisme : transformations et innovations

http://emscat.revues.org/2265

Roberte Hamayon : La « tradition épique » bouriate change tout en étant facteur de changement

Dossier Millénarismes et innovation rituelle en Asie du Nord

Sous la direction de Charles Stépanoff

« Au tournant du xxe siècle, Tatars, Altaïens et Touvas sont dans l’attente du retour d’Oïrot khan ou Amursana, le chef de l’empire des Mongols de l’Ouest disparu au xviiie siècle. Ces attentes donnent naissance dans l’Altaï à un mouvement religieux et politique, le bourkhanisme (ak jang « la foi blanche »), qui s’oppose autant au chamanisme traditionnel qu’à toute influence russe (sur les développements prophétiques contemporains de ce mouvement, cf . Arzyutov, ce volume).

Dans les années 1990, des intellectuels iakoutes du mouvement Kut-Sür jettent les bases d’une « foi des ajyy », présumée synthétiser les antiques traditions turques dont les iakoutes seraient les seuls porteurs. Cette « foi », opposée à la « religion » orthodoxe, doit apporter le salut aux Iakoutes, meurtris par le régime communiste.

7De nos jours, chez plusieurs peuples sibériens, on assiste à l’apparition de communautés pentecôtistes et de témoins de Jéhovah. Les nouveaux convertis rompent avec leurs réseaux de parenté et avec les traditions ethniques de leur entourage, mais se positionnent également contre l’orthodoxie russe qu’ils qualifient de païenne (cf . Skvirskaja, ce volume).

Certains meneurs sont d’anciens chamanes ou lamas, certains sont des intellectuels tirant parti de leur connaissance de la culture et du droit russes, d’autres sont des éleveurs illettrés. Les formes sociales de ces mouvements sont très contrastées : simples rumeurs diffuses, revendications empruntant les rouages de l’administration coloniale, soulèvements armés. La comparaison de phénomènes émergeant dans des cultures si éloignées, sous des configurations sociales et dans des contextes historiques si divers, semble un défi. Pourtant des ressemblances tant formelles que structurelles sont indéniables. On peut identifier quelques traits récurrents :

l’idée d’une purification collective nécessaire pour répondre aux ébranlements de la société traditionnelle une rivalité imitative avec un modèle exogène (le christianisme ou le communisme) associée à un rejet de pratiques indigènes traditionnelles l’élaboration de dispositifs rituels innovants.

Les nouveaux rituels instituent des distributions inédites des capacités et des relations au surnaturel qui suppriment l’opposition entre chamanes et profanes »

Charles Stépanoff

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