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Chanter / Revue Réseaux

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Vincent Delecroix : Chanter. Reprendre la parole (Flammarion) / Revue Réseaux N° 172 Dossier Musique et technologies numériques (La Découverte)

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En France, disons-nous, tout finit par des chansons. En réalité, assure Vincent Delecroix, tout a commencé par le chant. A l’origine, nous chantions, la poésie était chantée et les mythes qu’elle racontait, en nous ramenant au commencement, nous parlaient de cette incantation d’avant le langage, ce qui fait dire à l’auteur que « le chant est le mythe du langage ». « Dire et chanter était autrefois la même chose » affirmait Strabon, cité par Rousseau dans l’Essai sur l’origine des langues » et si l’éveil de la parole fut chantant, alors l’histoire du langage est aussi celle d’une déchéance, une perte de « l’innocence des passions simples et des mouvements du cœur ». C’est cette fable qui nous aurait fait penser l’histoire comme un perpétuel désenchantement, et c’est pourquoi les chansons sont si propices à la nostalgie, elles qui donnent souvent ses couleurs à l’instant et ses tonalités aux états d’âme. Reprendre la parole dans le chant, comme l’indique le sous-titre du livre, reviendrait à faire entendre sa voix propre, sa trace et son grain dans sa parole, et toucher à cette origine mythique, cet « orient » dont parle Michel Leiris lorsqu’il désigne ce qui chante dans la parole : « votre voix perlant alors votre dire et le dotant d’un orient ».

Alternant les paraboles et les méditations, le livre de Vincent Delecroix offre une belle série de variations sur cette mystérieuse « pulsion invocante », présente au plus haut point dans le chant, et dont Lacan avait esquissé les grands traits pour l’opposer à la pulsion scopique, dans la mesure où, disait-il, « alors que « se faire voir » s’indique d’une flèche qui revient vers le sujet, « se faire entendre » va vers l’autre ». Cette dimension d’appel amène l’auteur à faire cette hypothèse : « le sujet que nous sommes est le sujet qui chante » car la plupart du temps nous sommes polyphoniques, nous avons plusieurs registres et le chant serait le « laboratoire du sujet ». Qu’il suffise pour s’en convaincre de penser à la voix aimée, qu’on entend chanter quand elle parle. « Le désir convertit l’oreille » et « l’oreille qui cherche le corps, qui en est affamée, trouve le chant ». Comment, dès lors, accorder sa confiance à quelqu’un qui chante faux ?

« On commence par chanter, disait un des Proverbes d’Ungaretti, et l’on chante pour finir ». Dans « Une vie en chansons », un des chapitres du livre, Vincent Delecroix rappelle avec humour que du berceau au cercueil, voir avant, voire au delà aussi, dans le chœur céleste des anges, les chansons rythment l’existence et ponctuent les grands moments d’une vie. On chante parce qu’on est gai ou pour se donner du cœur au ventre, ou pour se mettre le corps au diapason, s’alléger l’esprit ou célébrer le simple et miraculeux fait d’être, et alors, même aux heures les plus sombres, comme dit encore Leiris « un vent ami fait frémir notre mâture ». C’est l’histoire de cette femme qui attend la fin dans le silence d’une chambre d’hôpital, entourée par les siens et comme délivrée du souci du langage, ayant distribué à chacun son lot de paroles et de consolation. Au moment où se fait un silence plus profond encore, dans « le son blanc que rend le pas de la mort » et juste avant de s’en remettre au néant, regardant son mari, ses enfants, discrètement et à peine audible, dans un souffle elle se met à chanter un air familier, « toute la vie sur le bord de ses lèvres ».

Invocation, incantation, enchantement, les mots associés au chant disent à l’envi sa vocation altruiste mais aussi l’archaïque puissance de séduction et d’enchaînement qui l’anime. Le chant nous unit et suscite un type particulier de société idéale par l’accord des voix, dont le modèle ne serait pas la famille, si souvent hérissée de dissonances, mais le chœur. Les religions ont beaucoup exploité cet « embrayeur d’identité », le chant étant le dépôt privilégié de la mémoire et de la tradition. Mais « chanter ensemble, c’est aussi bien se rendre sourd à tous les autres chants ». D’un seul cœur et dans un même pas, fut-ce le pas de l’oie, le chant peut aussi enrégimenter « on défile en chantant et en levant le bras avant de l’abattre lourdement », rappelle l’auteur. Dans cette configuration, la communauté idéale se transforme en communauté de sourds. Vincent Delecroix vise aussi les pathologies sociales modernes de « l’agglomération abstraite et extensive » et de « la rétractation monadique » dont les modèles sont le concert géant, d’un côté et les écouteurs MP3 de l’autre, vissés sur des oreilles devenus sourdes au monde, où il voit les deux figures d’un retour de l’archaïque et d’une double régression infantile : « sentiment océanique et rétractation convulsive sur le noyau fœtal ».

L’auteur a pris le soin de nous épargner un « éloge irresponsable ». Au chapitre des calamités du chant, et dans le souci du principe de précaution à l’approche de la fête de la musique, on ne dira jamais assez les risques pour la vulnérabilité de l’ouïe de l’implacable générosité des amateurs, qui s’y entendent, en ordre dispersé le plus souvent, pour, à la lettre, exécuter une œuvre. Vincent Delecroix évoque un souvenir de récital, donné par les élèves disparates d’un stage de chant, et dont la modestie affichée contrastait dangereusement avec l’ambition destructrice que le programme laissait entrevoir. Mis à part des bruits étranges, « certains, observe l’auteur, on dû venir avec leur batterie de cuisine ou leur canard domestique », « Purcell s’enroue, Mozart est ivre mort, et Schubert glougloute » mais l’oreille ne peut s’empêcher de reconnaître des lambeaux de mélodie, dans un saisissement « comparable à la mélancolie des ruines ». Alors cette nuit prochaine, en pleine fête de la musique, si vous croisez cette chorale improbable, avec notamment sa « retraitée grimaçante de bonheur, ce vieux garçon timide, cette cheftaine scout », ne cédez pas au sombre vertige de la démolition et pensez à protéger vos oreilles lesquelles, comme le déplore Pascal Quignard, « n’ont pas de paupières ».

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