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Charles Taylor après la sécularisation / Revue Le débat

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À retrouver dans l'émission

Sylvie Taussig (ss. dir.) : Charles Taylor Religion et sécularisation (CNRS Éditions) / Revue Le débat N°178 (Gallimard)

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Ça ne fait aucun doute, nous sommes entrés dans l’âge post-séculier, même si cette notion inventée par Habermas ne semble pas avoir eu un grand écho chez le penseur du processus de sécularisation de nos sociétés occidentales. Pourtant ce que Charles Taylor désignait dans L’Âge séculier comme un effet « supernova », l’explosion des spiritualités comme autant de galaxies nouvelles ou renouvelées, ou encore l’inflation des fondamentalismes et, en somme, le retour du religieux à notre époque, s’il ne sonne pas le glas de ce processus, indique cependant que nous sommes entrés dans une autre ère et que la sécularisation, loin d’avoir évacué les religions, leur a permis de redéfinir leur place dans la société, un mouvement de fond qui s’appuie notamment sur l’expansion du communautarisme et n’exclut pas des formes inédites d’exhibitionnisme – on dira pudiquement d’affichage ostentatoire – de la burka à la manif pour tous en passant par ces juifs orthodoxes emballés dans un sac plastique à bord des avions de ligne pour éviter le passage au-dessus des cimetières.

Ce que montre cet ensemble collectif, c’est la fécondité de la pensée de Charles Taylor pour penser un au-delà de la sécularisation que lui-même n’a fait qu’esquisser. Le processus si bien défini par les scénarios, les différents récits de l’évolution – humanisme, réformes, rationalisme des Lumières– qui nous ont fait passer d’une société où tout était administré par la religion à une époque où la foi n’est qu’une option parmi d’autres, permet d’établir que cette sortie du religieux ne s’est pas faite par « soustraction », comme le rappelle Marcel Gauchet dans sa contribution, mais par « transformation » et qu’en se libérant de ses fonctions d’autorité exclusive la religion a conquis l’empire des subjectivités et des affirmations identitaires. C’est dans ce contexte que Charles Taylor évoque la notion de « conversation » en un sens bien particulier, qui mettrait en présence dans l’espace public les différentes expressions de ces particularismes sectaires et de ces religions instituées autour d’un bien commun – le vivre ensemble – et des conditions requises pour le préserver, d’autant que les différentes églises semblent avoir bien des principes communs en matière morale ou sociétale. Comme l’indique ici Christian Bouchindhomme, il ne s’agit pas seulement de discussion ou de dialogue mais, au sens défini par John Rawls, de « consensus par recoupement » : des individus avec des opinions différentes voire conflictuelles, mais raisonnables et conciliables par compromis, se mettent d'accord pour sauvegarder les structures de base de la société. Dans le volume collectif dont je parle ici, la conversation en un sens humaniste s’applique aussi à la discussion menée, hormis ceux que j’ai déjà cités, par des auteurs comme Émile Poulat, Jean-Louis Schlegel, Heinz Wismann – qui revient sur l’échange avec Habermas – l’anthropologue Jack Goody, Paul Valadier ou Hamadi Redissi, qui analyse la laïcité et les « accommodements raisonnables » dans le monde musulman.

Car les questions, parfois très concrètes, sont d’ores et déjà légion dans cette époque post-sécularisée et multiconfessionnelle. Doit-on considérer, par exemple, que les Témoins de Jéhovah peuvent bénéficier de l’exemption fiscale sur les dons des fidèles, réservée aux religions ? La circoncision, l’excision sont-elles une obligation religieuse ou une coutume ? Olivier Roy, qui considère que – je cite « la sécularisation signifie la construction du religieux comme instance séparée plutôt que l’inverse, l’autonomie du « non-religieux » par rapport au religieux » n’est pas loin de penser qu’islamisme et fondamentalisme « sont aussi des instruments de la sécularisation car ils contribuent à objectiver la religion et à la séparer des autres registres », notamment culturel et politique. Et, au fond, elle ne ferait qu’accentuer la tendance profonde des religions à édicter des normes plutôt qu’à proposer une éthique. En ce sens – je cite encore : « l’exhibitionnisme du signe religieux a plus à voir avec un repositionnement en extériorité de la culture dominante qu’avec l’importation d’une culture étrangère ». D’où, sans doute, la nécessité urgente de la « conversation » civique prônée par Charles Taylor, même si elle instille un doigt de communautarisme dans notre idéal républicain.

Jacques Munier

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Revue Le débat N°178 (Gallimard)

Avec plusieurs dossiers à la une :

Le grand marché transatlantique, les négociations entre l’Union européenne et les Etats-Unis pour abaisser les barrières douanières de part et d’autre de l’Atlantique et les contributions de Jean-Michel Quatrepoint, Hubert Védrine, Xavier Bertrand, Jean-Luc Gréau et Jean-Pierre Chevènement. Une grande question de géopolitique mondiale à l’heure de la montée en puissance des pays émergents

Une série de questions politiques pour 2014 : le malaise français, le populisme, l’écotaxe et les bonnets rouges, verts ou phrygiens, l’immigration – les avantages et les coûts de la diversité

Retour sur le débat en cours sur la fin de vie, avec la contribution d’Alain Touraine

Véronique Fournier, Contre le «mal mourir». La loi Leonetti ne suffit pas

Et aussi :

Sur le droit nazi : Johann Chapoutot, Le «peuple», principe et fin du droit. À propos du droit national-socialiste Olivier Jouanjan, Qu'est-ce qu'un discours «juridique» nazi? Quelle histoire? : Michel Serres, L'histoire ou l'oubli Marcel Gauchet, De l'utilité des petits récits Document : Arseni Roginski - Alexandre Daniel, Russie : le pouvoir contre les ONG. Le point de vue de Memorial

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