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Chiisme et Etat / Revue Les Cahiers de l’Orient

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Constance Arminjon Hachem : Chiisme et Etat. Les clercs à l’épreuve de la modernité (CNRS Editions) / Revue Les Cahiers de l’Orient n°110 Dossier Iran : élections à risques

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Il s’agit d’une étude très fouillée de la question des fonctions d’autorité dans le chiisme contemporain en Iran mais aussi en Iraq et au Liban, avec une analyse développée du tournant opéré par la Révolution islamique dans l’histoire de cette doctrine de l’autorité. Elle permet de comprendre, pour peu qu’on suive le fil et les méandres des raisonnements théologiques, ainsi que des mouvements de l’histoire, comment s’est constituée, à travers la discussion et parfois la controverse, la justification d’une fusion des pouvoirs religieux et politique. C’est notamment contre la tendance à la sécularisation de la société, accélérée par la modernisation entreprise à l’époque du shah, que ces réflexions ont été menées, alors même que la confusion du politique et du religieux n’est pas dans la tradition de l’islam chiite, qui considère que la conduite du gouvernement par un clerc va à l’encontre de la doctrine traditionnelle de l’autorité religieuse, caractérisée par le pluralisme et l’autonomie par rapport à l’Etat et qu’en conséquence la confusion des pouvoirs nuit au bon fonctionnement de l’institution de l’autorité religieuse. Mais avec la révolution islamique, c’est la théorie dite de « la guidance du juriste religieux », velâyat-e faqîh , qui s’est imposée comme l’institution cardinale de la République islamique, en se superposant à la gouvernance proprement religieuse des Imâms et notamment à leur enseignement de la sharia.

Cette doctrine ne s’est pas imposée sans résistance, comme en témoigne, après la mort de Khomeiny, les difficultés du nouveau guide Ali Khamenei pour asseoir son autorité religieuse, ouvrant une crise de légitimité du pouvoir face à ceux qui contestaient la tentative d’accaparement de l’autorité religieuse par le pouvoir politique. On ne parle évidemment pas ici de légitimité politique, et encore moins démocratique, si bien qu’à lire cette longue série de révisions théologiques, d’ajustements et de retournements qui semblent constituer la substance de la pensée politique des ulémas, on se demande quelle est la part de la volonté populaire dans ces spéculations, si ce n’est celle de suivre, toute délibération étant réservée aux dénommés « guides ». Et s’il y a débat entre ces élites religieuses, entre conservateurs et réformateurs, par exemple, il ne peut se tenir que dans le cadre étroit de la théologie, à des années-lumière des préoccupations politiques du peuple iranien.

D’autant que derrière l’apparence monolithique de la République islamique, l’Iran est constitué d’une mosaïque de peuples où le groupe ethnolinguistique majoritaire des Persans ne détient pas la majorité absolue, avec environ 46% de la population totale. Viennent ensuite les Azéris, pour près de 21%, les Kurdes, à 10%, les Lors, qui sont à l’origine des éleveurs nomades apparentés aux Persans et qui parlent une langue propre, le Lori, ils représentent près de 9% de la population, les peuples de la mer Caspienne comme les Talysh, 7,2%, une minorité arabophone de 3,5%, les Baloutches, à moins de 3% et les Turkmènes, 0,6%, le tout sur une population de plus de 77M d’habitants. Il faut ajouter à cela les minorités religieuses : Zoroastriens, Juifs, Chrétiens arméniens et assyro-Chaldéens, des minorités présentes dans les grandes villes et elles-mêmes majoritairement constituées de populations non persanes. S’il est vrai que l’Iran évoque immédiatement pour nous la menace nucléaire, le Mouvement vert et sa féroce répression, ou encore une pyramide des âges à la base plutôt large, notamment la tranche des 20-30 ans, la « question ethnique » reste dans l’ombre et pourtant il est vraisemblable qu’elle jouera un rôle important dans l’avenir du pays. Les Américains ne s’y sont pas trompés, qui tentent d’apporter leur soutien à ces minorités ethniques dans le but de déstabiliser Téhéran. Et il est tout aussi vraisemblable que malgré le choix réduit proposé aux électeurs pour la future présidentielle, cette donne ethnique et confessionnelle aura son influence. Si toutefois les élections ne sont pas truquées.

Dans ce pays qui est l’héritier du vieil empire perse multiethnique devenu un Etat-Nation centralisé sous la dynastie Pahlavi, la communauté azérie, la plus importante après celle des Persans, est sans doute la mieux intégrée. Mais le sentiment d’appartenance de cette minorité qui s’est retrouvée adossée à un état indépendant, l’Azerbaïdjan, du fait du démembrement de l’Union soviétique, a toujours oscillé entre la loyauté à l’égard de la nation iranienne et l’affirmation de son identité. La même oscillation marque, suivant les époques, la nature et le contenu de cette affirmation identitaire, entre sa composante culturelle et la revendication nationaliste. Aujourd’hui la « cause azerbaïdjanaise » balance entre le repli sur le patrimoine culturel et la dépolitisation, lorsque la contestation du régime sur le terrain politique est trop risquée, ou au contraire l’engagement politique sous-tendu par la dimension culturelle, ne serait-ce que dans le but d’obtenir des positions sociales largement monopolisées par les persanophones. Là aussi il serait bon que les analyses politiques du scrutin à venir puissent prendre en compte cette dimension communautaire mais il est peu vraisemblable que les outils statistiques soient fournis pour le faire.

Jacques Munier

Revue Les Cahiers de l’Orient n°110 Dossier Iran : élections à risques

Dossier coordonné par Michel Makinsky

Les élections présidentielles iraniennes sont prévues pour le 14 juin 2013

Des « élections à risques », car selon Antoine Sfeir dans son édito, elles pourraient être le prélude à un nouveau bouleversement dans un pays qui en a connu d’autres ces dernières années (1979 avec l’avènement de la République islamique, 2009 avec la contestation populaire après la réélection contestée d’Ahmadinejad).

Plusieurs crises cumulées : une crise de régime une crise économique (l’inflation atteindrait un taux de 40%, voire de 50%) une position difficile vis-à-vis des pays occidentaux ou des autres pays arabes avec le dossier du nucléaire, la crise syrienne et les printemps arabes.

L’appareil d’Etat est divisé, entre personnels du ministère du Renseignement et des autres services. Avec un Etat dans l’Etat, les pasdarans (Corps des Gardiens de la République islamique) qui ont conforté leur contrôle de l’économie sous le mandat d’Ahmadinejad avec la nomination de Rostam Ghasemi, un ancien chef des Gardiens, à la tête du ministère du Pétrole en 2011, ils se sont assuré la mainmise sur le secteur pétrolier. Quel que soit le résultat des élections, ils détiennent d’ores et déjà la clé du pouvoir : les sources de richesse du pays.

Surtout, la République islamique est en proie à des rivalités au sommet de l’état, entre le président de la République Mahmoud Ahmadinejad et le Guide suprême Ali Khamenei. C’est l’objet de la contribution de Muhammad Sahimi

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