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Classes préparatoires / Revue Réseaux

5 min
À retrouver dans l'émission

Muriel Darmon : Classes préparatoires. La fabrique d’une jeunesse dominante (La Découverte) / Revue Réseaux N°178-179 Dossier Sociologie des bases de données (La Découverte)

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C’est bien d’une fabrique qu’il s’agit, d’un véritable dispositif au sens ainsi défini par Bernard Lahire : un ensemble cohérent de pratiques discursives ou non, « d’architectures, d’objets ou de machines, qui contribue à orienter les actions individuelles et collectives dans une direction ». Ici, l’objet produit, c’est « l’énergie scolaire » d’un individu et d’un groupe nommé classe. Muriel Darmon a enquêté deux années durant dans un grand lycée de province, tout au long d’un cursus de quatre classes préparatoires, deux scientifiques et deux économiques, depuis la rentrée et ses rituels de mise en condition jusqu’aux résultats des concours en fin de deuxième année. Elle a détaillé les instruments et les pratiques de ce dispositif dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne doit rien à l’improvisation ni au hasard.

A commencer par la sélection qui tient davantage du recrutement tant ce sont les qualités personnelles et comportementales qui importent au moins autant que les résultats scolaires. Tout se passe comme s’il s’agissait pour l’institution de former un « gisement collectif d’énergie scolaire » grâce auquel elle pourrait ensuite « se reposer » sans avoir à fournir d’efforts particuliers pour obtenir un investissement total de la part des élèves, qui par ailleurs partagent les objectifs assignés : décrocher l’admission dans la meilleure école possible. Au delà des dossiers, les enseignants recherchent donc les profils de ceux qui en ont encore « sous la pédale », des potentialités décelables à certains signes diffus, comme une augmentation des résultats entre le premier et le deuxième trimestre de Terminale, une baisse étant au contraire interprétée comme l’indice d’un épuisement de mauvais augure. Tout comme les « institutions totales » étudiées par Erving Goffman – les hôpitaux psychiatriques ou les prisons – l’objectif n’est pas seulement, en mettant une population au travail, de « faire faire », mais surtout de « faire » des individus d’un type particulier, aptes à mettre leur vie entre parenthèses, sans pour autant homogénéiser mais au contraire en individualisant la pression de manière à renforcer la prise sur chacun. Ça commence dès les premiers moments de la rentrée, avec toute sortes de signaux destinés à imposer l’idée d’un recommencement, d’une « réinitialisation » des comportements, comme cette chicane d’un prof à l’égard d’une mâcheuse de chewing-gum : « Si des choses aussi simples que de ne pas venir en cours avec un chewing-gum ont du mal à passer, qu’est-ce que ce sera quand je vais commencer les espaces vectoriels normés ? »

Muriel Darmon mobilise également dans son enquête les modèles du gouvernement des corps et de la biopolitique chez Foucault, ainsi que la notion d’institution « enveloppante » empruntée à Durkheim et à son analyse de l’éducation jésuite, dans la mesure où malgré la brutalité de ses injonctions l’institution se préoccupe aussi du bien-être de ses membres, dans un but utilitaire plutôt qu’altruiste, il est vrai. On peut citer à titre d’exemple ce souci d’enseignants au sujet d’une élève peu souriante, qui exprimait autant l’inquiétude face à une possible souffrance qu’un doute sur ses capacités psychologiques de résistance.

Pourtant, c’est bien l’image de la caserne qui s’impose à propos des « prépas », comme dans cette caricature du mensuel L’Etudiant : «Bienvenue en classe prépa, votre gamelle et votre matelas sont sous votre banc. Vous avez droit à une minute par semaine pour aller faire pipi, et une heure à Noël pour réveillonner en famille »…

Oui, mais l’ironie du propos ne vous a pas échappée. Il s’agit là précisément d’un exemple des rituels de mise à distance de la pression, qui constituent une ressource habituelle pour les élèves. La sociologue en décrit d’autres. Elles appartiennent à cette « vie clandestine qu’ils se ménagent en dessous ou à côté de la « vie officielle » intégralement administrée par l’institution. Il y a la triche, qui peut consister classiquement à frauder pendant un examen ou encore à faire ses devoirs de maths pendant le cours d’anglais. Il y a aussi les fous-rires qui éclatent dans un cours parfois conçu comme un arrachement à l’ascétisme du travail solitaire, différentes tactiques de « grève du zèle » également, ou de freinage de la production, que les enseignants repèrent et désignent comme « faire prépa option touriste », notamment pour ceux dont l’objectif n’est pas le concours d’entrée dans une grande école mais de rejoindre l’université. Muriel Darmon détaille ainsi ce que le sociologue Erving Goffman appelle une « géographie de la liberté » à l’intérieur de l’institution, comme ces chahuts organisés mais vite contrôlés qui expriment et renforcent la cohésion du groupe, toute la classe tournant le dos au prof lorsque lui-même est au tableau, par exemple. Et beaucoup tiennent à faire la part des choses, se réservant le week-end ou les vacances comme des parenthèses inviolables consacrées à décrocher. « A la Toussaint, je ne suis pas du tout sortie de la prépa », avoue Marie à contrario mais l’attitude la plus fréquente est celle qu’exprime cette jolie formule assonante : « samedi soir je sors, dimanche matin je dors ». Ça vous dit quelque chose, Marc ?

L’ouvrage étudie aussi l’apprentissage d’un rapport particulier au temps, fait d’urgence et de gestion de la panique qui préfigure les conditions futures d’exercice des activités de cette « jeunesse dominante ».

Jacques Munier

L'émission "Rue des Ecoles" de Louise Tourret recevra Muriel Darmon Mercredi 25 septembre de 15 h à 15 h 30.

Revue Réseaux N°178-179 Dossier Sociologie des bases de données (La Découverte)

Un instrument de mise en forme permettant le stockage et le traitement d’informations structurées, elles sont utilisées depuis longtemps dans le domaine scientifique, les auteurs s’interrogent notamment sur la question du respect de la vie privée et de la protection des données personnelles

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