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Clément Rosset / Revue Hippocampe

5 min
À retrouver dans l'émission

Clément Rosset : Propos sur le cinéma (PUF) / Et en prélude à la 8ème nuit européenne des musées, samedi 19 mai 2012 à partir de 18h,La revue Hippocampe N°7 Dossier La Nuit

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A ceux qui ne connaîtraient pas encore le philosophe Clément Rosset je recommande la lecture de ce petit livre où sont abordées, à travers le prisme du cinéma, quelques grands thèmes qui reviennent dans son œuvre : le réel et son double, le non sens et le burlesque, la dimension parfois cocasse, à la fois « horrible et hilarante » du tragique, qui illustre la fragilité des entreprises humaines. Comme dans le naufrage du Titanic, réputé insubmersible et qui finit par couler à cause d’un capitaine aveuglé par cette certitude. Ou comme dans ce film de John Huston ou un jeune appelé frappé par une balle en plein visage ramasse ses lunettes éclatées pour les remettre sur son nez avant de s’écrouler. Le burlesque est un naufrage du sens, commun fardeau qui s’impose à tous et dont la vacance nous met en vacances.

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La leçon vaut également pour le premier film vu à l’âge de 10 ans, Les naufrageurs des mers du sud de Cecil B. de Mille. Mais ici le philosophe en a tiré une autre, du souvenir que l’intrigue lui avait totalement échappé à l’époque alors qu’il pouvait parfaitement suivre celle d’un roman. C’est que le type de narration est complètement différent et procède par montage et ellipses au cinéma, ou, comme le dit Robert Bresson, par fragmentation du réel, « indispensable si on ne veut pas tomber dans la représentation ». Clément Rosset rend d’ailleurs hommage à son art de suggérer un ensemble par un détail et, notamment dans L’Argent, de faire surgir des lieux en s’attardant sur un coin de palier ou sur la petite lampe de cuivre qui éclaire le bureau du président d’une cour d’assises. Le cinéaste souligne ainsi l’épaisseur matérielle du signe mais il révèle aussi l’importance et la calme pérennité des lieux, témoins impassibles de l’aventure humaine, comme un quai de gare redevenu désert après le passage des voyageurs. « Rien n’aura eu lieu que le lieu », selon Mallarmé.

Le cinéma, c’est « l’autre réalité ». Si l’art est « mimesis », imitation de la vie, alors le cinéma en est l’expression la plus aboutie, en la reproduisant dans son mouvement, « kinesis ». De là vient son puissant pouvoir de « divertissement ». Revenons à Pascal : dans le divertissement, l’homme ne s’oublie pas, il oublie seulement son monde. En reproduisant un monde qui ressemble à s’y méprendre à celui qu’il vient de quitter en entrant dans la salle obscure, le cinéma facilite le passage du spectateur de l’un à l’autre et en se confondant avec l’ordinaire, il ouvre la possibilité d’une île, un ailleurs extraordinaire qui ne se situe pas hors du monde mais en son cœur. Pas besoin d’aller chercher ailleurs, pas besoin de changer de moi pour devenir un autre. « Je est un autre », le programme poétique de Rimbaud est intégralement réalisé par l’art du cinématographe.

C’est pourquoi il semble tellement supérieur au dépaysement promis par la littérature. Céline, convoqué par l’auteur, le résume à sa façon dans ce passage des Entretiens avec le Professeur Y. « Le cinéma a pour lui tout ce qui manque à leurs romans : le mouvement, les paysages, le pittoresque, les belles poupées, à poil, sans poils, les Tarzan, les éphèbes, les lions, les jeux du cirque à s’y méprendre, les jeux de boudoir à s’en damner la psychologie, les crimes à la veux-tu-voilà, des orgies de voyages comme si on y était… tout ce que ce pauvre peigne-cul d’écrivain ne peut qu’indiquer, ahaner plein ses pensums, qu’il se fait haïr de ses clients, il n’est pas de taille, tout chromo qu’il se rende, qu’il s’acharne... »

On peut évidemment opposer à ce réquisitoire le pouvoir percutant des mots, dont Céline lui-même nous donne là un bel exemple. Ou les propos du scénariste du film d’Elia Kazan Sur les quais, si peu satisfait de son travail malgré le succès du film aux huit Oscars qu’il décida d’écrire un roman à partir de la même histoire. Budd Schulberg avait le sentiment qu’il n’avait pas pu tout dire dans les 115 pages du scénario, alors que son roman était cinq fois plus long. « Le cinéma est l’art de l’intensité. Il doit, disait-il, comprendre cinq ou six séances dont chacune s’élève graduellement à un sommet qui fait avancer rapidement l’action. Le roman est un art où tout a sa place, de la lente description à la scène violente. Le film, lui, ne dispose pas du temps nécessaire à ce que j’appelle la digression essentielle, celle d’un personnage complexe et contradictoire ou d’un contexte social. » (in Daniel J. Boorstin : Le triomphe de l’image, Lux)

Jacques Munier

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