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Coloniser, pacifier, administrer / Revue Africultures

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Samia el Mechat (ss. dir.) : Coloniser, pacifier, administrer XIXe-XXIe siècles (CNRS Editions) / Revue Africultures N°92-93 Dossier Cultures noires en France : la scène et les images (L’Harmattan)

CNRS
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On se souvient que quelques mois après le déclenchement de la seconde guerre d’Irak, les militaires américains, confrontés à l’insurrection, se faisaient projeter le film de Gillo Pontecorvo La Bataille d’Alger . Le récit de la première guérilla urbaine du XXe siècle reconstituée du point de vue des combattants devait illustrer la nouvelle orientation de la doctrine d’emploi des forces dans un pays gouverné par un dictateur sanglant où les Américains, abusés par une opposition irakienne improbable et peu représentative, s’attendaient à être accueillis en libérateurs. L’initiative, empreinte d’une forme rudimentaire d’orientalisme , au sens dénoncé par Edward Saïd, revenait à rappeler, dans un contexte jugé comparable – s’agissant de populations arabes – comment les Français, tout en gagnant la bataille contre le « terrorisme », avaient perdu celle des idées, autrement dit, comment une victoire tactique avait débouché sur une défaite stratégique. L’état major américain reconfigurait alors sa stratégie de contre-insurrection en s’inspirant de son expérience au Vietnam, mais surtout des théoriciens militaires de la colonisation, notamment les Français Bugeaud, Pennequin, Gallieni ou Lyautey, dans l’esprit de la pacification des populations et des territoires colonisés puis administrés avec la collaboration des élites locales, reprenant presque mot pour mot les slogans de l’époque sur la « conquête des cœurs et des esprits » ou la « mission civilisatrice » – en Irak, c’était la démocratie et la bonne gouvernance, avant que ces idéaux ne partent en fumée devant le souci d’établir les conditions sécuritaires permettant un retrait honorable aux yeux de l’opinion américaine.

« L’expérience est une sourde lanterne qui n’éclaire que ceux qui la portent » disait Céline. Les Britanniques, également présents en Irak, ont mobilisé quant à eux l’expérience acquise en milieu urbain contre l’IRA, sans que ça suffise à masquer leur absence de stratégie claire dans le Sud irakien, et plusieurs contributions à l’ouvrage collectif dirigé par Samia el Mechat reviennent sur d’autres opérations de pacification menée par les soldats de la couronne dans le golfe arabo-persique contre les pirates Qawasims tout au long du XIXe siècle ou au Soudan contre les confréries musulmanes, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le problème pour eux en Irak, c’est que les insurgés vont mobiliser de leur côté le souvenir du soulèvement de 1920 contre le mandat qu’ils exerçaient dans la région, réveillant des synergies nationalistes qui les font apparaître comme des colonisateurs, à rebours de toutes leurs tentatives pour se présenter comme des libérateurs.

Dans le fond, c’est l’échec durable de ce type d’interventions que racontent les différentes histoires réunies dans cet ouvrage et les malentendus tragiques auxquels elles donnent lieu jusqu’à nos jours. Les Français y ont une place de choix dans la partie historique, avec l’Algérie, la Mauritanie, le Maroc ou l’Indochine. Leur doctrine a inspiré sans succès les guerres « asymétriques » modernes de l’Occident en Afghanistan ou en Irak, jusque dans le détail des références et de l’ingénierie sociale et politique qui fonde l’ordre colonial : l’utilisation des ethnologues « embarqués » pour assister le renseignement militaire et appuyer l’établissement d’une administration locale, et cette instruction du Général Gallieni reprise presque à l’identique dans le manuel du Centre de doctrine d’emploi des forces : « Chaque fois que les incidents de guerre obligent l’un de nos officiers à agir contre un village, il ne doit pas perdre de vue que son premier soin, la soumission des habitants obtenue, sera de reconstruire le village, d’y créer un marché, d’y établir une école ». Comment ce que les Français ont échoué à bâtir en plus d’un siècle de présence en Algérie, les Américains l’auraient-ils accompli en quelques années en Afghanistan ou en Irak ? « Se servir d’une guerre contre une révolte – disait Lawrence d’Arabie qui savait de quoi il parlait – est un procédé aussi malpropre et aussi long que de manger sa soupe avec un couteau ». Les Russes engagés depuis longtemps dans leur sale guerre du Caucase seraient bien avisés de s’en inspirer.

Jacques Munier

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Revue Africultures N°92-93 Dossier Cultures noires en France : la scène et les images (L’Harmattan)

http://www.africultures.com/php/?nav=livre&no=13925

Cultures noires et cultures marrones, avec la mise au point d’Achille Mbembe, qui rappelle les propos de Frantz Fanon : le Noir n’existe pas plus que le Blanc, qui n’existent que l’un par rapport à l’autre en situation coloniale, le terme « Noir » relevant « davantage d’un mécanisme d’assignation que d’auto-désignation »

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