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Colorado / Revue Trafic

5 min
À retrouver dans l'émission

Frédérique Toudoire-Surlapierre : Colorado (Les Éditions de Minuit) / Revue Trafic N° 92 (P.O.L)

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Dans un article intitulé « Le degré zéro du coloriage », Roland Barthes le désigne comme « une sorte d’innocence » et il ajoute : « La couleur, c’est, d’une certaine manière, la pulsion. » Frédérique Toudoire-Surlapierre suit à la trace les parcours et les méandres de cette pulsion scopique dans l’histoire des représentations, les débats scientifiques, la peinture et les arts visuels, et la littérature, qui n’est pas en reste à cet égard, elle qui joue souvent avec les couleurs pour s’affranchir de ses contraintes mimétiques et sémantiques. Vous vous souvenez Paul Eluard : La terre est bleue comme une orange

Il ne s’agit pas tant pour elle de revenir sur la symbolique et la psychologie des couleurs que de discerner ce qu’elles révèlent des comportements et des choix de ceux qui en parlent ou en usent. Ainsi du fameux poème de Rimbaud Voyelles – A noir, E blanc, I rouge… Dieu sait qu’il a suscité des commentaires. On a évoqué notamment l’inspiration d’un abécédaire illustré et il est vrai que la fraîcheur des intuitions renvoie d’emblée au plaisir enfantin du coloriage, qui témoigne de nos affinités spontanées avec les couleurs, où se reflètent des mondes. Si l’on suit Rimbaud, qui en parle dans Alchimie du verbe , il s’agissait pour lui – je cite « avec des rythmes instinctifs (…) d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens », un programme qu’on peut également rapporter au projet rimbaldien d’une poétique de la sensation pure. Étiemble suggère de resituer cette « invention » dans le contexte des débats de l’époque sur les correspondances entre couleur et musique, dans le sillage des théories de Newton ou Goethe, ce que semble confirmer le premier vers du quatrain qui suit Voyelles : « L’étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles ». Baudelaire était également un merveilleux artisan de ce genre de « dérèglement de tous les sens », comme l’a montré John Jackson dans un texte où il se demande quelle serait la couleur du vers baudelairien, en constatant que l’emprise de la couleur y est telle qu’elle est souvent la seule « à pouvoir rendre compte de la logique du sens ». Harmonie du soir : « Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige ». Et dans son Salon de 1846 , le poète évoque « cette grande symphonie du jour (…) cette succession de mélodies où la variété sort toujours de l’infini, cet hymen compliqué qui s’appelle la couleur ».

« J’entendais le bruit des couleurs. Des sons verts, rouges, bleus, jaunes m’arrivaient par ondes parfaitement distinctes », disait Théophile Gautier, cité Lévi-Strauss dans Regarder écouter lire , au chapitre « Des sons et des couleurs » où il analyse la façon dont, en Europe, « l’antagonisme entre visée esthétique et donnée anthropologique de la couleur a été négocié ». Frédérique Toudoire-Surlapierre résume ainsi sa thèse : soumises à des normes sociales et culturelles, « les couleurs de l’Europe rendent visible la dialectique nature-culture en lui donnant un fondement sensible et structuraliste à la fois ». Elle fait le lien, également, entre les usages médiévaux de la couleur, empreints de références religieuses – en particulier la pourpre – et la mystique de la couleur développée par des peintres comme Kandinsky. L’esthétique de l’icône n’est jamais loin, et son pouvoir de « dramatisation de la couleur ». Elle fait signe également vers le cinéma, pas seulement à cause du film de Tarkovski sur Andreï Roublev. Pour l’auteure, le cinéma trace une ligne rouge entre la vieille Europe et l’Amérique. On se souvient des débats sur le noir et blanc et la couleur, avec la position de Truffaut en faveur du premier, condition selon lui de la valeur « artistique », poétique et même érotique de l’image-mouvement, distincte en cela de la peinture. Mais sur le continent qui a inventé la couleur à l’écran, la ligne rouge se dédouble en « ligne de séparation » et « ligne de fuite ». C’est l’esprit de la frontière mobile qui sépare les colons des « peaux-rouges », et c’est aussi une ligne de sang.

Gilles Deleuze estimait que la couleur avait apporté au cinéma la dimension de l’espace avec la profondeur de champ. La peinture dès le Moyen Âge avait imposé la couleur bleue à l’horizon, s’intensifiant de proche en proche depuis les plans rapprochés du tableau pour créer cet effet. C’était déjà l’image-couleur, qui absorbe et réfracte le mouvement et l’espace, et constitue le médium de nos affects.

Jacques Munier

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Revue Trafic N° 92 (P.O.L)

http://www.droledepetitclub.fr/Catalogue/P.O.L/Revue-Trafic/Trafic92

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