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Columbo : la lutte des classes ce soir à la télé / Revue Réseaux n°180

6 min
À retrouver dans l'émission

Première diffusion le 21 octobre 2013

Lilian Mathieu : Columbo : la lutte des classes ce soir à la télé (Textuel) / Revue Réseaux N°180 (La Découverte)

columbo
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Les enquêtes du lieutenant Columbo à la lumière de Bourdieu et de quelques autres, c’est le réjouissant pari de Lilian Mathieu qui fait de l’inénarrable inspecteur un avatar de la lutte des classes. Evoluant dans un monde de gens extrêmement riches qui cumulent toute sorte de capitaux symboliques, il apparaît toujours décalé, voire déplacé jusqu’au moment où le dénouement de l’intrigue produit un renversement de la domination qui a toutes les apparences d’une revanche de classe. Pour analyser la mise en scène de ce décalage constant qui fait tout le sel des interactions entre Columbo et ses interlocuteurs, riches, puissants, cultivés, souvent célèbres, séduisants et à tout le moins élégants, l’auteur mobilise la notion de « styles de vie » développée par Bourdieu dans La Distinction .

Au départ, dans la fiction imaginée par Richard Levinson et William Link, le personnage de l’enquêteur était conçu comme secondaire, le premier rôle revenant à l’assassin. Mais la personnalité de Peter Falk, l’un des acteurs fétiches de John Cassavetes – qui tournera d’ailleurs certains épisodes de la série, tout comme Steven Spielberg et d’autres réalisateurs de cette envergure – cette figure improbable, toujours mal coiffée et à l’imper fripé qui, paraît-il, provenait de la garde-robe personnelle du comédien, ce personnage lunaire avec son œil qui fend le bois et l’autre qui l’empile s’imposera dès le premier épisode avec ce style inimitable, tout de balourdise feinte et de maladresse tactique. Lilian Mathieu apparente l’espèce d’attention flottante qu’il promène sur les scènes de crime au modèle défini par Carlo Ginzburg comme le « paradigme de l’indice », qui consiste à définir un ensemble à partir des détails, comme dans l’attribution d’un tableau à un peintre à travers des éléments insignifiants, une oreille ou un orteil, là où la vigilance de l’artiste se relâche et laisse percer sa véritable personnalité. « Il y a un détail qui me chiffonne », cette réplique célèbre qui surgit à l’issue d’un tour d’horizon erratique de la scène du crime fait aussi penser à ce qu’on appelle la sérendipité , la faculté de faire les bonnes déductions à partir d’une découverte due au hasard et qui désigne une double aptitude à la distraction ou au détachement et à la perspicacité devant l’imprévu.

Son art consommé de « faire mauvaise figure » fait signe également vers ce que le sociologue Erving Gofman, dans ses études sur les rites d’interaction, décrivait comme « la face », en l’occurrence celle que l’on peut perdre. La plupart du temps, le lieutenant Columbo n’arrive pas à se faire reconnaître comme tel. Soit on le prend pour un domestique, soit même pour un clochard, comme dans cet épisode (Réaction négative ) où il va retrouver un témoin dans un foyer pour sans-abris où une religieuse pleine de compassion l’invite à prendre place à table et lui propose même de remplacer son imper défraîchi, jusqu’au moment où, comprenant enfin que l’homme est là pour les besoins d’une enquête, elle s’imagine que le policier s’est déguisé en indigent pour la mener « incognito ». Dans les scènes d’ouverture, il apparaît souvent noyé dans la masse des subalternes qui s’affairent autour du cadavre, et parfois à quatre pattes, le nez dans une poubelle. D’où l’effet comique du retournement. « Il n’est pas impossible que je vous aie sous-estimé » lui dit le criminel au moment de son arrestation, sûr de son coup jusque-là et persuadé d’avoir accompli le crime parfait dans Face-à-face . « C’est pas impossible M’sieur ». La voix du doubleur Serge Sauvion.

C’est aussi à travers sa femme, qu’on ne voit jamais mais dont il parle à tout bout de champ que passe son habitus de classe. Elle habite ce hors-champ, cette coulisse où se tient le monde d’Américain moyen issu des catégories populaires qui est celui du lieutenant Columbo et qui, avec sa fidélité à sa vieille Peugeot et à son imper fatigué, illustre ce que Bourdieu appelait le « choix du nécessaire » propre à la classe ouvrière. Alors, Columbo en figure de proue des luttes sociales, conclut Lilian Mathieu ? « Il faudra qu’il en parle d’abord à sa femme ».

Jacques Munier

On pourra retrouver Lilian Mathieu dans l’émission de Sylvain Bourmeau La suite dans les idées samedi 26 octobre de 13 h 30 à 14 h en compagnie de Philippe Corcuff, qui parlera de son livre "Polars, philosophie et critique sociale" (Textuel)

Pour la partie Revue, un rappel et la revue Réseaux N°180 (La Découverte)

Revue Télévision N°4 Dossier L’appel du divertissement (CNRS Editions) la revue de François Jost

Avec en particulier trois contributions sur ce qui pourrait apparaître comme une contradiction dans les termes : divertissement et politique :

Pierre Leroux, Philippe Riutort : Rendre la politique divertissante. Les talk-shows et la construction d’une expertise « populaire » de la politique

Barbara Laborde : Présidentielles 2012 : Quand la campagne s’invite au Grand Journal de Canal

Nicolas Rodriguez Galvis : Rire et réfléchir ensemble. Le cas de l’émission américaine de satire politique The Daily Show

« Tous les genres, qu’ils visent à informer ou à cultiver, subissent l’appel du divertissement , qui est, pour les chaînes, ce que fut le chant des sirènes pour les navigateurs : à la fois un désir irrépressible et l’instrument de leur perte. Comme les femmes-poissons dévoraient les marins, le divertissement engloutit les programmes. La peur de faire fuir son auditeur si l’on est trop sérieux, l’idée qu’on ne peut apprendre qu’en s’amusant imposent d’introduire une dose de divertissement dans tous les genres « sérieux ». L’évolution la plus forte est venue du côté de la médiatisation de la politique, d’abord introduite dans les émissions de divertissement et donnant lieu à ce qu’on appelle aujourd’hui l’infotainment . La télévision participe au mouvement de ludification de notre société. »

A retrouver dans L’essai et la revue du jour :

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-l’adolescente-et-le-cinema-revue-television-2013-04-03

Réseaux
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Revue Réseaux N°180 (La Découverte) Varia

Et notamment : « Représenter deux burnouts à la télé, le genre comme opérateur de sens » (Fabienne Malbois)

La revue Réseaux qui avait publié dans une livraison de 1994, le N°68, une contribution d’Umberto Eco consacrée aux séries télé, avec mention de Columbo , une approche sémiologique et psychanalytique, « Innovation et répétition, entre esthétique moderne et post-moderne, à retrouver sur Persée :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-7971_1994_num_12_68_2617

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