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Communication et pouvoir / Revue Etudes

7 min
À retrouver dans l'émission

Manuel Castells : Communication et pouvoir (Editions de la MSH) / Revue Etudes Juin 2013

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Spécialiste reconnu de la société de l’information depuis la publication de sa trilogie consacrée à L’ère de l’information , professeur à Berkeley, Manuel Castells raconte au début de son livre comment il en est venu à saisir tout le potentiel de transformation politique que recèle la communication alors qu’il était étudiant à Barcelone sous le franquisme, que son père colonel officiait dans le service de la censure et que, pour compenser cette collaboration familiale avec les forces du mal, il décide de rejoindre les quelques dizaines d’étudiants qui formaient à l’époque le seul mouvement de résistance à la dictature dans l’université. Leur activisme consistait alors à faire circuler une information subversive concernant la condition ouvrière – laquelle était sans doute suffisamment connue par les intéressés – sous la forme de tracts polycopiés et passablement illisibles abandonnés sur les sièges restés vacants des salles de cinéma, pour que les spectateurs les découvrent à la fin de la séance. L’acte était risqué, forcément salutaire dans une société littéralement étouffée par l’absence d’information indépendante, mais avec le recul l’auteur doute que cette contribution à la démocratie espagnole ait été à la hauteur de ses ambitions. Car il ignorait à cette époque qui semble aujourd’hui si lointaine, que « pour qu’un message soit efficace, il faut que le récepteur soit prêt à le recevoir et que l’émetteur soit à la fois fiable et identifiable ». L’étudiant furtif qui se glissait dans la salle obscure avec une pile de tracts en main dans l’espoir d’éveiller la conscience des masses en prenant d’assaut les murs érigés contre la libre communication avait tout simplement négligé de soumettre son action aux fameuses 5 questions par lesquelles le marketing politique évalue la pertinence d’un message : « Qui dit quoi, par quel canal, à qui, avec quels effets ? ». En revanche, l’apprenti communiquant avait compris que si le pouvoir repose sur le contrôle de la communication, le contre-pouvoir consiste à déjouer ce contrôle.

C’est d’ailleurs ainsi qu’on pourrait résumer ce livre dont Alain Touraine nous dit dans sa préface qu’il est « un des livres les plus importants des sciences sociales contemporaines » et ce parce qu’il nous aide à entrevoir ce que pourraient être les nouveaux mouvements sociaux à l’ère post-industrielle, ceux qui sauront faire un usage politique des technologies de l’information. Le sociologue sait de quoi il parle, c’est lui qui avait repéré ces nouveaux mouvements sociaux en leur temps, ceux des étudiants, des femmes, des homosexuels ou des chômeurs et Manuel Castells évoque lui aussi sous cet angle les mouvements altermondialistes ou écologistes. Proposant une théorie du pouvoir de la communication, il procède à une « analyse empirique de la structure et de la dynamique de la communication de masse dans les conditions de la mondialisation et de la numérisation ». Et pour ce faire il entreprend notamment de décrire ce que les sciences cognitives nous révèlent des processus par lesquels l’intelligence affective – c’est-à-dire la raison avec les émotions – reçoit et traite l’information, des processus connus par les spécialistes et exploités par les professionnels de la communication politique. Car c’est aussi à travers ces processus que le cerveau humain construit et intègre les rapports de pouvoir et – je cite « c’est dans ces liens secrets que réside le code source de la condition humaine ». Une tâche d’élucidation que l’auteur estime s’inscrire dans la continuité des tentatives improbables de l’étudiant contestataire qu’il a été, sa façon aujourd’hui de défier les pouvoirs en place en révélant « leur présence au cœur même de nos processus cognitifs ».

« Nous sommes des réseaux connectés à un monde de réseau », dit-il, et il est vrai que le fonctionnement du cerveau a une structure réticulaire comparable à celle de la toile – le web – ce qui nous rend à la fois vulnérables, d’emblée « branchés » en ligne, et aptes à inverser le sens des influx. Les neurosciences ont établi l’importance du rôle des émotions dans la cognition, qu’elles soient négatives comme la peur ou le dégoût, ou positives comme la joie ou l’enthousiasme. Le cerveau perçoit les émotions sous la forme de sentiments, émotions travaillées par la mémoire et qui les associent à d’autres événements déjà vécus, ce qui fait que nous ne nous contentons pas de reproduire ce qui nous arrive, les événements ou les images, mais que nous les traitons. C’est en cela que consiste l’intelligence affective qui nous permet de prendre des décisions que nous qualifions de rationnelles, au sens où nous les estimons réfléchies, en méconnaissant le plus souvent la part des émotions dans ces décisions. Les professionnels de la communication connaissent parfaitement ces mécanismes, en particulier le rôle des « neurones miroirs » responsables de l’imitation et de l’empathie et qui sont à l’origine de notre faculté d’identification aux schémas narratifs de la télévision, du cinéma ou de la littérature, mais aussi à ceux des partis politiques et des candidats, de même qu’à leur rejet. On sait ainsi que l’humour est une bonne façon de d’amener les électeurs à resserrer les rangs derrière le leader, tout comme l’espoir, alors que la peur – de l’autre, de l’immigré ou de l’insécurité – instille le doute chez l’adversaire, le partisan de l’autre bord à l’égard de son propre candidat. Le cerveau politique est un cerveau émotionnel, la persuasion une affaire de réseau et de neurones. C’est pourquoi Manuel Castells les désigne comme « les moulins à vent de la cognition qui génèrent le pouvoir ». Mais à l’inverse, il analyse la campagne et l’élection de Barak Obama comme un regain de la mobilisation à partir des réseaux sociaux utilisés comme porte-voix de l’espoir par toute une génération de jeunes peu concernés jusqu’alors, et de populations, notamment noires, exclues du jeu politique.

Jacques Munier

Revue Etudes Juin 2013 (avec notamment François Flahault : Le bien commun)

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