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Conjurer la guerre / Revue Vacarme

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Michel Naepels : Conjurer la guerre. Violence et pouvoir à Houaïlou (Nouvelle-Calédonie) (Editions EHESS) / Revue Vacarme N° 62

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Michel Naepels : Conjurer la guerre. Violence et pouvoir à Houaïlou (Nouvelle-Calédonie) (Editions EHESS)

Le conflit, y compris le passage à la violence physique ou à la guerre « n’est pas une forme inhabituelle d’exercice des rapports sociaux » en Nouvelle-Calédonie, selon la formule euphémisée de l’anthropologue, qui l’a étudiée dans la région de Houaïlou, sur la côte est de la Grande Terre. Les Kanaks ont une culture guerrière, qu’ils ont d’abord pratiquée entre eux, de chefferie à chefferie et lorsque les premiers colons sont arrivés, en ménageant des alliances avec eux mais aussi contre eux. Michel Naepels décrit ces pratiques guerrières, dans ce qu’on peut savoir de l’histoire précoloniale, puis à partir des récits des premiers explorateurs et colons, ou des administrateurs et des témoins des soulèvements et des opérations de répression qui leur ont succédé. L’analyse de ces pratiques guerrières, les rituels et les objets propitiatoires, les armes employées, l’anthropophagie, toute cette archéologie de la violence est placée au service d’une anthropologie politique qui vise à définir les cadres sociaux où se produisent le conflit, ses avant-coureurs et sa résolution de même que ses transformations depuis le milieu du XIXème siècle, au début de la colonisation, et jusqu’à nos jours, en particulier au moment de la décolonisation, après guerre, avec la mobilisation foncière autour des propriétés coloniales revendiquées, ou plus tard, au cours des luttes indépendantistes qui culminent dans les années 80 avec ce qu’on appelé en métropole « les événements ». C’est le fil rouge de cette enquête, « le dieu elliptique et sombre des batailles doit éclairer les longues journées de l’ordre, du travail et de la paix », comme disait Foucault.

Les premiers Européens, principalement britanniques, ainsi que des Australiens ont débarqué pour développer à grande échelle le commerce du bois de santal et se sont d’emblée retrouvés enserrés dans ce réseau de relations conflictuelles, certains parvenant à jouer habilement des alliances, d’autres finissant en ragout au fond de l’estomac des « indigènes ». C’est notamment le cas attesté, un peu plus tard, d’un groupe de chercheurs d’or français, victimes d’une embuscade au plus fort de la « ruée vers l’or » qui succéda au commerce des santaliers. Ces petits artisans qui étaient partis faire fortune depuis les faubourgs de Paris via la Californie, tapissiers, peintres, charpentiers ou garçons imprimeurs, s’étaient d’abord établis sur l’île pour cultiver la terre. Lorsque leur rêve de départ les reprit, c’est aux haches et aux casse-têtes qu’ils eurent à faire, et pour finir aux mandibules de leurs assaillants. La question est disputée, mais les Kanaks eux-mêmes évoquent volontiers des cas d’anthropophagie dans les récits qu’ils font de guerres anciennes. Maurice Leenhardt, pasteur et ethnologue français spécialiste de la Nouvelle-Calédonie dans les années 20 a rassemblé dans son dictionnaire de la langue kanake des exemples d’expressions courantes. A l’article Wenena , qui signifie cœur, il cite : « Il prit son cœur, le grilla et le mangea devant tous en disant : celui qui s’enfuira je mangerai son cœur comme celui-ci » et à l’article « gourmandise » il évoque les propos d’un de ses séminaristes qui parle de la floraison des gaïacs comme du meilleur moment pour consommer de la chair humaine, quand « l’homme est vraiment gras, la saison des meurtres ou des expéditions anthropophages ».

L’essor du commerce impulsé par les Européens a participé dans tout le Pacifique à la montée en puissance des chefferies installées dans les zones littorales au détriment de celles de l’intérieur. Ce qui n’a pas encouragé les tendances pacifiques car la jalousie est venue alimenter les instincts guerriers. Comme le même principe de réciprocité vaut pour la vengeance et pour l’échange ou le don, les pratiques guerrières ont connu un puissant appel d’air, favorisé par les premiers colonisateurs qui n’ont pas manqué de jouer des divisions pour régner, rentrant ainsi dans le jeu pour s’allier aux uns contre les autres. Dès l’installation de la puissance colonisatrice, celle-ci a tout fait pour calmer ce jeu, d’autant qu’il s’agissait pour la France d’établir en Nouvelle-Calédonie une colonie pénitentiaire, un bagne au climat plus clément que la Guyane, où sont notamment venus respirer les senteurs du gaïac les cohortes de communards envoyés par Thiers.

Le prétexte à l’annexion sera offert sur un plateau – si j’ose dire – par le massacre dans le nord de la Grande Terre, de l’équipage de la corvette L’Alcmène , justement envoyée en reconnaissance pour étudier la possibilité d’installer un bagne. L’histoire ne dit pas si les malheureux ont fini dans les latrines calédoniennes mais depuis lors la christianisation et l’arrivée du code civil, une édition spéciale « indigénat », ont tôt fait d’imposer le calme avec la troupe, et la gendarmerie à demeure, les autorités civiles et religieuses n’ayant cesse de s’évertuer en vain à éradiquer la sorcellerie tout en multipliant les conversions. Un calme tout relatif... En réponse à des vagues de répression sanglante, les tribus ont sorti plus d’une fois les armes, les mêmes qu’on peut admirer aujourd’hui dans les collections d’art premier (en particulier à Toulouse) : lances, frondes, pierres, arcs et flèches, casse-têtes, haches de tout calibre, couteaux en bois et en coquilles, toute une batterie de cuisine, en somme... A l’époque où les premiers Européens débarquèrent, leurs lourds mousquets à un coup ne faisaient pas le poids. Aujourd’hui les fusils ont remplacé les lances mais le tamioc, la hachette, reste un argument massue lorsque les mots ne suffisent plus.

Avec le mouvement indépendantiste, les Kanaks ont réactivé leur culture et leurs arts si caractéristiques ainsi que leurs fêtes, liées au cycle de vie et qui sont décrites dans le livre. Et c’est notamment grâce à l’action de Jean-Marie Tjibaou, le signataire avec Jacques Lafleur et Michel Rocard des accords de Matignon, qui prévoyaient un référendum sur l'autodétermination et ont ramené la paix après quatre années de quasi-guerre civile. Mais il est assassiné le 4 mai 1989 (avec Yeiwéné Yeiwéné, son bras droit au FLNKS) lors de la commémoration de la tragédie d'Ouvéa, par un indépendantiste opposé aux accords.

Il est intéressant de relire aujourd’hui la chronique des événements à la lumière de cette connaissance du monde kanak et de ce côté-ci de l’histoire, vus depuis Houaïlou.

Jacques Munier

Revue Vacarme N° 62

Avec, notamment

Gaëlle Krikorian qui revient sur ACTA (pour Anti-Counterfeiting Trade Agreement), l'accord commercial anti-contrefaçon sur le renforcement des droits de propriété intellectuelle, négocié par une quarantaine de pays mais repoussé par le Parlement européen. Aujourd’hui conseillère du groupe des Verts dans cette enceinte, elle a longtemps milité, au sein d’Act Up notamment, pour l’accès aux médicaments et contre l’accroissement des standards de la propriété intellectuelle qu'il s'agisse de médicaments ou de brevets, du droit des marques, ou des infractions au droit d'auteur sur Internet.

Et un grand entretien avec Archie Shepp

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