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Courbet ou la peinture à l’œil / Revue Etudes

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Jean-Luc Marion : Courbet ou la peinture à l’œil (Flammarion)/ Revue Etudes N°4202

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« Avez-vous jamais rien vu de pareil ni d’aussi fort sans relever de personne ? Voilà un novateur, un révolutionnaire aussi, il éclot tout d’un coup, sans précédent : c’est un inconnu » s’exclame Delacroix devant Une après-dîner à Ornans présenté au Salon de 1849. La scène représente une soirée entre amis presque grandeur nature – le tableau fait en gros deux mètres et demi sur deux – où la douce torpeur de la connivence amicale se décline en tons d’ocre brun et de jaune beige dans la fumée grise d’une pipe rallumée au chandelier. Solide et calme, gagnée par l’ombre nocturne, la toile suscite également ce commentaire d’Ingres : « Ce garçon-là, c’est un œil il voit, dans une perception très distincte pour lui, des réalités si homogènes entre elles qu’il improvise une nature plus énergique en apparence que la vérité ». À l’œil et non à l’idée, là est la clé du réalisme de Courbet, qui va s’imposer dans ses paysages, ses scènes de chasse, l’incroyable Cerf courant sous bois où le décor est comme fondu dans l’effet de filé produit par la vitesse de l’animal, ou encore la peinture frontale de la pénible besogne des Casseurs de pierres qui avec Un enterrement à Ornans provoque le scandale au Salon de 1851 et assure sa notoriété de peintre de la trivialité, qui a usurpé dans cette dernière œuvre le format monumental de la peinture d’histoire au profit de la représentation d’obsèques campagnardes où l’on peut reconnaître sa famille et ses amis.

Une peinture à l’œil, donc, d’après Ingres… Jean-Luc Marion le prend au mot, soulignant la suite de son commentaire : Courbet fait apparaître « une nature plus énergique en apparence que la vérité », ce qui renvoie à un art dont l’apparence l’emporte en énergie sur ce que jusqu’alors les peintres, le public, la critique tenaient pour la vérité en peinture. Être un œil signifierait pour lui en quelque sorte « voir avant de peindre » et – je cite « voir en peignant , voir en même temps , dans le même geste et la même énergie que l’on peint autrement dit voir en tant que peignant. » Ce que le philosophe n’est pas loin de considérer comme une phénoménologie en acte. Sous l’œil de Courbet, c’est l’événement de l’apparition qui se produit et que son geste de peintre enregistre et restitue. De cela il semblait avoir une claire conscience, lui qui écrivait dans son adresse Aux jeunes artistes de Paris : « L’imagination dans l’art consiste à savoir trouver l’expression la plus complète d’une chose existante, mais jamais à supposer ou créer cette chose même… Le beau est dans la nature et se rencontre dans la réalité sous les formes les plus diverses. Dès qu’on l’y trouve, il appartient à l’art ou plutôt à l’artiste qui sait l’y voir… mais n’a pas le droit d’amplifier cette expression. Il ne peut y toucher qu’en risquant de la dénaturer, et par suite de l’affaiblir… L’expression du beau est en raison directe de la puissance de perception acquise par l’artiste. » C’est pourquoi le peintre se gaussait des paysagistes qui installent leur chevalet à Venise ou dans les Alpes. « Pour peindre un pays, il faut le connaître – disait-il – Moi je connais mon pays, je le peins. Ces sous-bois, c’est chez nous cette rivière c’est la Loue allez-y voir et vous verrez le tableau. »

Cézanne, qui se revendiquera de l’héritage isolé de Courbet et auquel Jean-Luc Marion consacre un chapitre notamment dévolu à l’enracinement dans le lieu – la Provence contre la Franche-Comté – disait de son prédécesseur : « Courbet avait l’image toute faite dans son œil ». Tous les deux ont investi la scène artistique parisienne en émigrés de leurs paysages respectifs, qu’ils portaient en eux comme une promesse constante de visions. Lesquelles sont désormais inscrites sur la toile de leurs projections inspirées, où l’on peut les retrouver dans le surgissement intact de leur moment de vérité.

Jacques Munier

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Présentation de l’éditeur

Revue Etudes N°4202

http://www.revue-etudes.com/sommaire

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