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Courir. Méditations physiques / Revue Communications

6 min
À retrouver dans l'émission

Guillaume Le Blanc : Courir. Méditations physiques (Flammarion) / Revue Communications N°92 Dossier Performance (Seuil)

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Qu’est ce qui fait courir les gens ? A six heures du matin, à midi ou le soir venu, en comètes solitaires ou en lourdes grappes, voire en cohortes marathoniennes, sur les trottoirs et dans nos parcs ? L’auteur, philosophe et coureur de fond s’est posé la question. Et depuis le « laboratoire mobile » que constitue son propre corps, il propose une « philosophie portative », une méthode de méditation à 12km/h, à l’usage des enfants d’Achille et de Nike.

On peut voir dans cette passion commune l’un des symptômes de nos sociétés néolibérales, vouées à la mobilité, à la vitesse et à la « célébration des flux ». D’autres philosophes, comme Paul Virilio ou Peter Sloterdijk ont décrit cette universelle tendance à l’accélération et à la « mobilisation infinie ». Le sociologue Hartmut Rosa a mis en évidence la fragmentation de nos existences qui résulte de ce qu’il appelle une « désynchronisation », celle qui affecte l’individu moderne, si peu indivis, en vérité, tout répandu qu’il est, éparpillé dans tant d’activités simultanées, suspendu à son portable tout en checkant ses mails, voire en conduisant. Au cours de son voyage américain, Jean Baudrillard a observé ces « milliers d’hommes seuls qui courent chacun pour soi, sans égard aux autres, avec dans leur tête le fluide stéréophonique qui s’écoule dans leur regard » depuis leurs écouteurs. La course à pied pourrait donc être à la fois un symptôme de ce mouvement perpétuel et finalement l’antidote à la « désynchronisation » de nos vies. Car dans la course, chacun est absorbé par l’allure de son corps, ses pulsations cardiaques, son souffle, ses entraves ou ses élans. Et si courir suppose de sortir, de parcourir le monde ou la ville, le trajet ramène le plus souvent à soi, un petit tour intime dans son for intérieur, au pas de course.

La raison le plus souvent alléguée pour justifier cette dépense ordinaire tient précisément à notre organisme et à sa santé, ce qui s’accorde à l’air du temps, qui est à la médecine de soi et au culte du corps. Mais aussi à la tyrannie du rendement et au plaisir trouble de la compétition. Arpenter le bitume, le nez au vent ou dans les gaz d’échappement peut ainsi constituer la poursuite de la guerre sous d’autres formes, celle de tous contre tous, ou bien celle où l’on est engagé, à son corps défendant, dans une bataille dont les objectifs nous dépassent d’une grosse tête. Accélération et aliénation sont les deux mamelles de la performance.

On peut reconstituer en glanant dans les méditations physiques et métaphysiques de Guillaume le Blanc une petite phénoménologie de la course à pied. Dans L’Eau et les Rêves , Gaston Bachelard décrivait le geste du nageur comme une lutte pour prendre à bras le corps tout l’océan. Le rapport au monde du coureur est évidemment différent. Le monde, observe l’auteur, n’est pas à nos pieds, il se dérobe sans cesse. Le voir défiler, immobile sous nos foulées, est l’un des puissants attraits de la course, qui s’accorde à cette perpétuelle fuite en avant de l’horizon. Et il y a quelque chose d’aérien qui distingue la course de la marche, lourdement rivée à la matière des chemins. Le coureur congédie les lois de l’attraction universelle, dans le bref moment, répété à loisir, où il ne pose plus les pieds à terre. Dans l’imaginaire subtil de la mécanique des fluides, il s’apparente alors davantage au nageur qu’au marcheur.

Cette légèreté conquise à la force du jarret confère au coureur un pouvoir sur le bloc espace-temps à faire pâlir un philosophe kantien. Les deux catégories de l’entendement, espace et temps, entrent en effet en concaténation dans l’événement pur de la distance, qui devient le chiffre, non plus seulement du stade, lequel désignait pour les Grecs la longueur que pouvait parcourir un homme à la vitesse maximale et sans perdre haleine, soit à peu près 200 mètres, mais aussi et indissociablement la valeur indiquée par le chronomètre. C’est pourquoi l’auteur affirme que le marathonien commence kantien mais finit spinoziste, quand la différence ontologique de l’espace et du temps s’efface au profit de l’aspiration à « persévérer dans son être », lorsque se rejoignent les deux lignes parallèles de l’esprit et du corps, l’esprit n’étant rien d’autre aux yeux de Spinoza que l’idée du corps en acte.

La dialectique toujours recommencée de la pesanteur et de la grâce s’installe alors dans la durée, dans cette « manière d’habiter le temps par la propagation de soi dans l’espace », selon l’heureuse formule de Guillaume le Blanc qui ne tarde pas à citer Bergson. Dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience , le philosophe évoque le sentiment de la grâce, qui découle d’abord « d’une certaine aisance, d’une certaine facilité dans les mouvements ». Contrairement aux mouvements saccadés, qui en manquent cruellement, en se suffisant à eux-mêmes sans annoncer ceux qui suivent. « Si la grâce – précise-t-il – préfère les lignes courbes aux lignes brisées, c’est que la ligne courbe change de direction à tout moment, mais que chaque direction nouvelle était indiquée dans celle qui la précédait ». On ne peut mieux résumer l’éthique et l’esthétique de la course à pied, lorsque l’allure des jambes finit par devenir un mouvement intérieur, lorsque le geste s’accomplit comme une impulsion de soi vers soi.

Pour finir, on peut trouver dans le livre une belle analogie entre la course à plusieurs et la meute, au sens que lui ont donnée Gilles Deleuze et Félix Guattari dans la nomadologie, car si l’on en croit l’auteur, le groupe des coureurs de grands marathons se dilate le long d’une ligne du fuite qui échoue à faire masse et, à la façon de la bande, se déploie en marge de la société policée, de l’espace strié des sédentaires, dans l’espace lisse des nomades.

Jacques Munier

Les héros

Abebe Bikila, « l’homme qui était capable de courir du matin au soir » et qui remporta pieds nus les Jeux Olympiques de Rome en 1960

Emil Zàtopek, auquel Jean Echenoz a consacré un beau roman

Sebastian Coe et Steve Ovett, Guy Drut et Marie-José Pérec, des Français dans le texte

Revue Communications N°92 Dossier Performance (Seuil)

Performance, encore un mot qui traîne dans l’air du temps à ce qu’Alain Ehrenberg a étudié comme « l’âge de la performance » avec sa corollaire « fatigue d’être soi »… Le mot a du coup acquis une polysémie étendue, du simple accomplissement aux performances artistiques, et c’est tout le champ couvert par les différentes contributions. Sophie Houdart revient sur les écrits de possession au XVIIème siècle et en particulier sur le récit des possédées de Loudun qu’avait étudié avant elle Michel de Certeau. Bernard Müller analyse le terrain des anthropologues comme un dispositif comparable à une mise en scène de théâtre Sylvie Roques et Georges Vigarello évoquent la fascination de la peau dans les performances artistiques, notamment les « anthropométries » d’Yves Klein, avec ses modèles transformés en « brosses vivantes » et collant leur empreinte à même la toile, David Le Breton

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