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Dans la mort de Mathieu Bénézet

7 min
À retrouver dans l'émission

Mathieu Bénézet : Œuvre 1968-2010 (Flammarion)

mathieu
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Mathieu Bénézet nous a quitté, il y a une semaine exactement. Le temps de laisser à l’esprit la rude et lente extraction du corps là où il repose depuis avant-hier, et dans l’attente d’un hommage que notre chaîne doit lui consacrer très prochainement, je veux ici prêter mon micro à cette figure versatile, créative et attachante des lettres françaises. Auteur d’une bonne quarantaine de livres, des poèmes, des romans et des essais récemment réédités en partie chez Flammarion dans ce gros volume intitulé Œuvre au singulier et au masculin – comme pour les peintres l’ensemble de ce qui a été fait – homme de radio, produisant sur notre chaîne de beaux documentaires consacrés à la redécouverte ou à la reconnaissance de grands écrivains parfois méconnus, il a en outre créé plusieurs revues comme Empreintes , ou avec Philippe Lacoue-Labarthe Première Livraison , ou encore Digraphe avec Jean Ristat. Il a également animé sur France Culture un rendez-vous hebdomadaire consacré aux revues, l’émission Entre-revues, et c’est aussi le sens de l’hommage que je lui rends aujourd’hui. Comme il le relève lui-même dans Le Roman des revues , dans hommage, il y a « homme », tout comme le rêve dérive des revues…

Il était né en 1949 à Perpignan. Sur Wikipedia sa biographie est vide. Elle commence avec sa rencontre, tout jeune, avec André Breton et Louis Aragon. Dans la préface qu’il donne à son premier livre publié en 1968 chez Gallimard, L'Histoire de la peinture en trois volumes , Aragon dira notamment : « un poète de vingt et un an n’a pas encore de biographie ». Dans un beau roman aux accents autobiographiques, Moi Mathieu Bas-Vignons fils de… il évoque l’enfant de l'Assistance publique, hanté par le souvenir d'une existence vosgienne dans une famille d'accueil, habité par l’image « d'une statue macabre de la fin du Moyen Age qui, prenant et la vie et l'amour en otage, a donné naissance à une "vocation" de critique d'art »...

Dans un de ses livres les plus importants, intitulé Ceci est mon corps , compilation de poèmes en vers et en prose, il revient en mode autobio-bibliographique sur la relation du corps et de la langue : « travailler sur soi – et tel est mon travail d’écrivain – implique que l’on se perde de plus en plus. Nulle vérité ou nul récit ne vient emplir le vide qui se crée. On descend un escalier sans fin et cet escalier est soi ». On aimerait ajouter que sur la dernière marche il nous laisse le souvenir d’une rondeur et d’une acuité, d’une précise et intraitable connaissance de la littérature.

Il était considéré comme l’un des poètes les plus importants de sa génération – son tout dernier livre était paru en mai dernier, un recueil de poèmes intitulé La chemise de Pétrarque, aux éditions Obsidiane – et les noms des écrivains qui ont accompagné ou préfacé ses ouvrages en témoignent : Louis Aragon, Jacques Derrida, Philippe lacoue-labarthe, Franck Venaille, Roger Laporte, Bernard Noêl, ils figurent tous dans ce volume de l’œuvre paru chez Flammarion. Aux éditions Entrevues il avait publié tout récemment un petit livre sur les revues, Le roman des revues (Entrevues), un passage en revues, fait de souvenirs de lectures ou de rencontres, de pensées inspirées qui donnent à penser, le livre est un libre parcours dans l’univers des revues, elles sont presque toutes là, nos auditeurs matutinaux en reconnaitront forcément, qu’ils les aient tenues en main ou entendues dans cette chronique. A travers la diversité des registres, des tons ou des thématiques, qu’elles soient littéraires, philosophiques ou des différents domaines de la recherche, elles ont des points communs, le premier d’entre eux étant de « mettre au monde » de jeunes écrivains encore inconnus, qui se retrouvent subitement au sommaire dans la compagnie avantageuse de grands aînés. Certains ne passeront pas la rampe et si – je cite – « on peut s’étonner des noms aux sommaires des revues que la poussière semble avoir effacés », « on doit plus sûrement se réjouir de tel ou tel voisinage, ces noms qui aujourd’hui paraissent séparés par l’aura de quelques uns et le temps ont voisiné naguère ou jadis » et la revue en conserve la trace dans son présent perpétuel .

Autre constante, la revue est une manière, dans « l’impatience de la patience », comme disait Blanchot, de se coltiner avec l’époque « et d’essayer de la comprendre, de l’influencer ». Elles représentent « la vie nocturne de la littérature et de la pensée, là où ça travaille silencieusement, à l’écart ». Michel Foucault, par exemple, tout en publiant des livres, sera présent dans 120 numéros de revues, en reportant sa fidélité de livraison en livraison sur toute une série de titres. Critique , bien sûr, la revue de Georges Bataille, mais aussi Esprit , Le Débat , Change , et également des revues littéraires : La NRF , le Mercure de France, Les Cahiers du Chemin ou Tel Quel , des revues philosophiques comme La Pensée ou Diogène , des revues de cinéma comme Les Cahiers du cinéma . En s’exposant dans des domaines qui n’étaient pas forcément de son ressort, il va à la rencontre d’écrivains, de militants, de philosophes pour mettre ses hypothèses à l’épreuve de la discussion. A raison Mathieu Bénézet avance-t-il à propos de Foucault que cette « déambulation revuiste fut la préparation et le réglage de son œuvre, une œuvre qu’il situait au croisement des idées et des événements ». Car on aurait pu en dire autant de Mathieu.

Jacques Munier

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Revue Dada, la première revue d’art N°184 Dossier Roy Lichtenstein

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