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Dans l’atelier du mythe antique / Cahiers de littérature orale

5 min
À retrouver dans l'émission

John Scheid, Jesper Svenbro : La tortue et la lyre. Dans l’atelier du mythe antique (CNRS Éditions) / Revue Cahiers de littérature orale N°73-74 Dossier D’un rythme à l’autre (INALCO)

Sheid
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Dans l’atelier des mythes, les outils sont d’abord des mots qui le plus souvent s’incarnent dans des objets – la lyre, la farine, le tissu – ou des arbres comme l’olivier, des animaux également – l’araignée, les abeilles ou la tortue, pour ne citer qu’elles. Les récits fabuleux qui colportent par la tradition orale leurs épisodes échevelés ou tragiques jusqu’aux oreilles des poètes qui les fixent en de multiples versions proviennent au départ de ces noyaux de sens. Les mythes vont ensuite féconder des visions du monde, agencer des rituels, animer et inspirer jusqu’à nos jours la culture, la philosophie, les religions, la littérature ou les médecines de l’âme, comme en témoigne l’histoire d’Œdipe, dont le nom et son caractère énigmatique, ambivalent contient toutes les épopées minuscules de la naissance à soi-même. Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet avaient magistralement mené cette analyse du nom d’Œdipe dans Mythe et tragédie en Grèce ancienne , une page citée par les auteurs, qui font de cette intuition lumineuse une nouvelle méthode d’investigation partant des mythèmes les plus élémentaires, « comme si l’objet et non pas le récit constituait le mythe » car selon eux « les mythes se fabriquent avec des mots, non pas avec des idées ».

Marcel Detienne, auquel le livre est dédié, a souvent eu recours à ce genre d’enquête sémantique, lui qui relève dans un texte précurseur que l’olivier a nourri des représentations qui l’ont consacré comme un « agalma », un objet précieux, situé au centre d’une triple configuration économique, religieuse – c’est l’arbre d’Athéna – et politique car sa prodigieuse longévité en fait l’emblème de la cité postulée éternellement vivante. Dans la foulée John Scheid et Jesper Svenbro examinent le récit de fondation de Carthage où c’est un nom autochtone qui semble avoir déterminé les variations sémantiques du mythe, ou bien encore les tissus fabuleux qui symbolisent la cité idéale et l’union par le croisement du fil de chaîne, « viril et robuste » avec le fil de trame « féminin et souple », ou enfin la force du nom des héros – Ajax ou Héraclès… Et aussi le lien souterrain entre la tortue, qu’on dit en italien « tartaruga », bête du Tartare, et l’instrument d’Orphée qui assure le retour de la parole et du chant dans le monde des vivants.

Techniquement parlant, la lyre des mythes grecs était façonnée à partir d’une carapace de tortue constituant la caisse de résonnance, où étaient rivés des roseaux qui encadraient les sept cordes – sept voix souligne Platon, comme autant de voyelles de l’alphabet grec. À l’origine, c’est Hermès qui aurait inventé l’instrument pour dédommager Apollon du vol de ses cinquante vaches. Deux d’entre elles ayant été sacrifiées, c’est leur peau qui sera tendue sur la carapace concave afin de faire « chanter la tortue ». Au passage Walter Burkert considère qu’il s’agit là de l’invention du sacrifice. Mais le lien symbolisé ensuite par Orphée et sa tortue chantante avec le monde des morts s’illustre de toute sorte de signes soigneusement relevés par les auteurs. Au cours de sa fuite dans le Péloponnèse avec le troupeau volé Hermès rencontre Battos auquel il fait jurer de garder le secret de son méfait en échange d’une vache. Pour le mettre à l’épreuve il revient le voir sous un déguisement et lui promet une récompense s’il trahit le secret, ce que le vieillard à la langue bien pendue fait sans tarder. Pour sa peine, Hermès le transforme en pierre. Son corps pétrifié, désormais muet, est l’équivalent d’une pierre tombale. À l’inverse la carapace minérale de la tortue, vidée de son occupant réputé silencieux, se met à chanter après sa mort. Elle ouvre ainsi la possibilité du retour que la sépulture vise à empêcher. Tout le mythe d’Orphée s’origine et se déploie dans cette inversion du sens de la pierre, irréversible d’un côté, délivrant de l’autre.

John Scheid et Jesper Svenbro ajoutent à leur analyse un aspect rituel. La tortue vivante était utilisée pour protéger la vigne contre la grêle, météore particulièrement paradoxal qui s’abat au printemps, voire en plein été dans un fracas infernal. À la lumière d’Aristote et de ses Météorologiques ils déduisent l’opposition du caractère céleste, aqueux et bruyant du phénomène à la constitution terrienne de l’animal qui enterre ses œufs pour se renouveler, et au silence qui la caractérise de son vivant, une inversion logique qui vient confirmer la raison instrumentale et contradictoire des mythes.

Jacques Munier

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Revue Cahiers de littérature orale N°73-74 Dossier D’un rythme à l’autre (INALCO)

Un dossier coordonné par Sandra Bornand et Maria Manca, qui avait mené une belle enquête sur les joutes poétiques en Sardaigne. Ici, il est question de rythme, avec la contribution de Claude Calame sur le chant choral et rituel des jeunes filles à Sparte mais aussi en Epire, dans la Grèce actuelle les fêtes des saints patrons qui rassemblent les communautés villageoises pour de grandes danses collectives. L’ethnomusicologue Bernard Lortat-Jacob étudie le jeu des tambours dans les fêtes des Berbères du Haut-Atlas et il est également question dans cette livraison de tango et de rap

Egalement au sommaire

Françoise Arnaud-Demir, « Garder le rythme. Ecoute et danse rituelle dans le semah des Alévis de Divriği (Turquie)

Zineb Majdouli, « Changements de rythme chez les Gnawa du Maroc. Le rituel et la scène »

Pierre Katuszewski, « Changer de rythme pour sortir de la représentation. Pippo Delbono et Romeo Castellucci »

Cyril Vettorato, « Le rap ou la démesure de la mesure »

Pénélope Patrix, « De Villoldo à Gardel. Changement de rythme et effets poétiques dans la chanson tango »

Mélanie Bourlet, « D'une voix à l’autre. La transmission du poème Mbâla de Bakary Diallo »

Cécile Leguy, « Au rythme du discours proverbial. Rupture et continuité dans la parole ordinaire des Bwa (Mali) »

Jean Lambert, « Note de recherche. De l’émotion musicale à la farce. Varier le rythme de la veillée pour maîtriser l’humeur (Yémen)

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