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Danser les funérailles au Cameroun / Revue Langage&Société

4 min
À retrouver dans l'émission

Franck Beuvier : Danser les funérailles. Associations et lieux de pouvoir au Cameroun (Éditions EHESS) / Revue Langage&Société N°150 Dossier John J. Gumperz, de la dialectologie à l’anthropologie linguistique (Éditions MSH)

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« Les morts ne sont pas morts », selon l’expression consacrée, c’est pourquoi les funérailles sont l’occasion au Cameroun de spectaculaires cérémonies festives, dansantes, musicales et colorées comme des carnavals, avec leurs inévitables transgressions malgré leur caractère extrêmement codifié. L’esprit de compétition y règne, entre les dénommées « associations » de danseurs qui s’y produisent mais surtout entre les invités de marque qui les ont convoquées en témoignage de leur considération pour le défunt, et également de leur rang social et de leur pouvoir. « Les morts ne sont pas morts » car ils peuvent provoquer des « malheurs » s’ils ne sont pas convenablement honorés, d’où ce déploiement de force dionysiaque pour désarmer leur vengeance. Ils ne sont pas morts car ils sont au cœur de la transaction qui s’opère dans le deuil, au cours de laquelle ils transmettent leurs attributs sociaux, leur rang, leurs biens, leurs objets fétiches et leur pouvoir à leur descendant qui ne les tient que d’eux. Et outre cette présence tangible dans un capital symbolique et matériel, ce « rapport structurant qu’ils entretiennent avec les vivants », leurs crânes trônent dans la maison sous la forme allégorique d’une petite pierre entreposée dans un canari, le récipient rond en terre cuite servant habituellement en Afrique à stocker et rafraîchir l’eau. Lorsque des funérailles s’organisent, il est impératif de commencer par les leur annoncer, là aussi pour éviter toute sanction.

Car les morts ont un redoutable pouvoir de coercition. Franck Beuvier a étudié ce qu’ils révèlent de la société rurale camerounaise, ses hiérarchies complexes et infailliblement respectées, ses rituels festifs et endiablés, au cours desquels les jeunes danseurs des funérailles s’autorisent des débordements d’insolence et de défi, ou des attitudes irrespectueuses, comme ce jeune homme qui ferme la marche d’un cortège, « lunettes de soleil sur le nez » se dandinant en passant devant la tribune, « pas ou peu concerné par l’événement, l’air négligé, presque ironique » au rythme des balafons et des tambours, « régulier et enivrant ». C’est que longtemps les jeunes n’ont pas eu véritablement de place dans l’organisation sociale des chefferies, exclus qu’ils étaient des mécanismes d’accumulation. Certains observateurs considèrent même que les « cadets sociaux » sont à l’origine de la guerre civile qui ravagea le pays au moment de l’indépendance. Aujourd’hui comme hier, cependant, l’institution de la chefferie dispose de puissants moyens d’intégration et de solidarité, où figurent en première ligne les associations de danseurs. Mais de leur passé de « dominés » et de leurs combats, il reste quelque chose dans leur attitude de bravade, qui trouve notamment à s’exprimer dans les vertigineuses acrobaties de leurs processions rituelles. D’autant qu’il aura fallu célébrer les milliers de « mauvais morts » laissés par le conflit.

Une telle attitude, on l’a compris, n’enlève rien au climat survolté des différentes cérémonies au cours desquelles les danseurs sont conviés : cérémonies liées aux rites agraires, à la protection contre les épidémies, meetings, matches de foot – en particulier les rencontres où se produit l’équipe nationale des « Lions indomptables » – et surtout les funérailles. Franck Beuvier décrit leur déroulement impeccable qui se prolonge dans de spectaculaires performances, émaillées – je cite l’un de ses informateurs, par « toute une foule de bizarreries et gestes fous ». Avant cela, un personnage redouté – le Masqué (voir sur la couverture du livre) – aura dégagé la place en repoussant la foule avec sa canne impressionnante et son chasse-mouches en forme de queue de cheval, et arborant trois plumes au couvre-chef – « ça c’est galant – commente un spectateur – Ça influence et c’est galant. » Déboule alors un individu rondelet « affublé – je cite – d’un costume trois-pièces sur lequel on a cousu, devant et au dos, de nombreuses cravates de style seventies » et qui finit sa ronde en chutant lourdement à terre, parodiant l’embonpoint satisfait des élites et déclenchant les rires. Mais c’est la nuit que la catharsis opère le mieux, au cours de la danse du Kana, en principe destinée à annoncer les funérailles. Car le Kana, littéralement, « joue avec le feu ». Autour d’un brasier rituel qui illumine les officiants comme autant de répliques grimaçantes de la mort à l’œuvre, « dégradations des lieux – je cite – attitudes excentriques, pratiques anthropophagiques, interpellations des figures de l’autorité et de la sorcellerie » se disputent le devant de la scène.

Jacques Munier

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Revue Langage&Société N°150 Dossier John J. Gumperz, de la dialectologie à l’anthropologie linguistique (Éditions MSH)

http://www.revues.msh-paris.fr/modele1/nospebook2.asp?id_nospe=456&id_perio=61

La sociolinguistique c’est l’étude de la langue dans son contexte social. John Gumperz était spécialiste des langues créoles et de leurs interactions avec les langues dominantes, pourvoyeuses de lexique. Les différentes contributions à ce dossier montrent l’importance de son apport à la discipline, son engagement dans la société et évoquent notamment ses réflexions sur le pouvoir dans les interactions sociales.

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