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D’autres langues que la mienne / Revue Lignes

5 min
À retrouver dans l'émission

Sous la direction de Michel Zink : D’autres langues que la mienne (Odile Jacob) / Revue Lignes N°44 Dossier Situations de la critique

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Dans le recueil d’aphorismes intitulé Le Territoire de l’homme , Elias Canetti écrit ceci : « Toutes les langues que l’homme devrait posséder : une d’abord pour parler à sa mère, et qu’il n’utilisera plus jamais par la suite une exclusivement pour lire, et dans laquelle il n’ose écrire une dans laquelle il prie, et dont il ne comprend pas un traître mot une dans laquelle il fait ses comptes, réservée aux seules préoccupations financières une dans laquelle il écrit (sauf ses lettres)… » Même s’il force un peu le trait, cette situation était fréquente dans les marges des grands empires, en Europe centrale et orientale, en particulier au sein des populations juives. Elias Canetti rappelle que dans sa ville natale, Roussé, située en Bulgarie au bord du Danube, on pouvait entendre parler sept ou huit langues différentes dans la journée. « Hormis les Bulgares – je cite – il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux et, juste à côté, le quartier des sépharades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. » L’allemand était alors une langue de communication et de prestige, la langue secrète des parents qui fascinait le petit Elias et qui lui donnera bien du fil à retordre lorsque sa mère, après la mort précoce de son père, la lui apprendra sans ménagement à l’âge de huit ans. La famille s’est entre-temps installée à Manchester et outre l’anglais, l’enfant apprendra aussi le français comme langue étrangère à l’école… Le plus étonnant c’est que Canetti, chez qui on parlait le judéo-espagnol, le ladino , considérera toujours l’allemand comme sa langue maternelle.

Il y aurait des volumes entiers à consacrer aux relations des écrivains juifs d’Europe à leurs différentes langues. Dans cet ouvrage collectif Jacques Le Rider analyse notamment le rapport complexe et créatif entretenu par Kafka avec l’allemand. « Ce que voulaient la plupart de ceux qui commencèrent à écrire en allemand – écrit-il dans une lettre à Max Brod – c’était quitter le judaïsme (…) mais leurs pattes de derrière collaient encore au judaïsme du père et leur pattes de devant ne trouvaient pas de nouveau terrain. Le désespoir qui s’ensuivit constitua leur inspiration ». Kafka, quant à lui, esquiva le risque de produire – je le cite « une littérature de Tziganes qui avaient volé l’enfant allemand au berceau » en adoptant ce que Pascale Casanova appelle, dans son beau livre Kafka en colère , un « usage blanc » de la langue allemande, volontairement désincarné, préférant la parataxe aux constructions syntaxiques sophistiquées. Et que dire de ce qui fit la matière douloureuse de l’inspiration poétique de Paul Celan, né en Bucovine devenue roumaine, écrivant dans la langue des assassins de ses parents, qui parlaient allemand en famille ? John E. Jackson rappelle ici à ce sujet que « l’idéologie nazie commence par être une question de langage », comme l’a parfaitement montré Victor Klemperer, un langage de harangue et de sommation.

Beckett raconte que s’il a choisi d’écrire en français, c’est qu’il avait le sentiment d’avoir perdu à l’époque la distance nécessaire pour écrire en anglais. Stefan George, Rilke et Ungaretti ont écrit des poèmes en français car la poésie est, comme l’affirme ici le poète bilingue Michael Edwards « une langue vivante étrangère ». Pour Yves Bonnefoy, les mots s’y mettent « en avant » du sens, par leur aspect plastique et leur sonorité, produisant au delà des allitérations et des consonances qui les dénaturent en quelque façon, des rythmes inouïs. « Les beaux livres, disait Proust, sont écrits dans une sorte de langue étrangère ».

Michel Zink, qui est spécialiste de littérature médiévale, rappelle ici que les anciens poètes japonais écrivaient parfois en chinois, que Lucien de Samosate, l’auteur grec de tant de savoureux dialogues paradoxaux, écrivait au IIe siècle du fond de sa Mésopotamie dans le dialecte attique du Ve siècle avant JC. Et que la majeure partie de la littérature médiévale est écrite dans une langue qui n’est plus alors la langue maternelle de personne : le latin. C’est cette instabilité chronique de l’usage de ce qu’on appelle un peu vite une « langue naturelle » qui est l’objet de ce livre.

Jacques Munier

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Revue Lignes N°44 Dossier Situations de la critique

http://www.editions-lignes.com/SITUATIONS-DE-LA-CRITIQUE.html

Au seuil de cette nouvelle saison littéraire, que reste-t-il de la critique, alors que, comme Jacques Brou, on peut se demander « comment parler des livres quand il est désormais plus tentant de les compter ? » En matière de critique de cinéma, Pierre-Damien Huyghe rappelle que dans les Cahiers du cinéma on pouvait lire les articles alors que les films avaient déjà commencé leur carrière en salles » … aujourd’hui tout doit se jouer avant… ça a un nom : « la promotion » et ça n’est pas de la critique

Bertrand Leclair estime qu’on ne doit pas réduire un livre à sa carte d’identité, à un « sujet » sans interroger le travail sur la forme… p.68 … car évacuer ces questions, « c’est précisément limiter un livre à l’objet marchand qu’il est aussi »

Au sommaire

Pierre-Damien Huyghe, Au-delà de l’écume : éléments d’hypo-critique Serge Margel, Le cas critique. Notes pour une recherche étymologico-politique Véronique Bergen, L’exercice de la critique comme arme de la pensée Alain Hobé, Le livre est notre tâche Jacques Brou, Le livre est une petite entreprise comme une autre Bertrand Leclair, Pitié pour les eucalyptus Xavier Person, Critique pour un lièvre mort Alain Naze, De la critique de cinéma comme anachronisme Emmanuel Laugier, Petites frappes Amandine André & Emmanuel Moreira, Malgré tout Frédéric Neyrat, Dehors, séparation et négativité. Critique d’une situation exophobique

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