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De la torture / Revue Crimes et châtiments

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Jeremy Bentham : De la torture (Allia) / Revue Crimes et châtiments N°3 Dossier Les vertiges de l’aveu (Editions Jacob-Duvernet)

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Jeremy Bentham : De la torture (Allia)

C’est un document important sur une question que le philosophe et juriste, fondateur de l’utilitarisme, n’aura abordé que de façon allusive dans ses ouvrages consacrés au droit pénal. Deux manuscrits, probablement rédigés à la fin des années 1770 et qui n’ont été édités dans leur langue d’origine qu’en 1973. Ils semblent appartenir à deux projets distincts de plus grande ampleur. Le premier fait sans doute partie d’une version de travail de sa Théorie des peines et le deuxième était probablement destiné à rejoindre le Plan d’un Code pénal auquel Bentham travaillait alors. Il livre des aperçus éclairants sur un débat caractéristique des Lumières, autant que sur une problématique moderne et contemporaine, car la torture est toujours pratiquée dans de nombreux pays, et même dans ceux qui l’ont officiellement abolie, elle peut constituer un recours dans certains cas, comme celui de la lutte contre le terrorisme. Aux Etats-Unis, par exemple, avant que l’administration Obama n’y mette fin, on l’a pratiquée dans le camp de Guantanamo sous le doux euphémisme de « technique d’interrogatoire renforcée ». « La grande objection contre la torture, c’est qu’il soit si facile d’en abuser » disait Jeremy Bentham et le propos n’a rien perdu de son acuité.

Guillaume Coqui, qui a traduit et présenté ces textes, s’étonne à juste titre dans sa préface en évoquant Beccaria, l’auteur du célèbre traité Des délits et des peines , « qu’un des adversaires les plus ardents de cette pratique soit aussi l’un des fondateurs de l’utilitarisme moderne, sans doute mieux fait que tout autre système pour l’autoriser ». Il est vrai que cette philosophie qui débouche sur une forme de relativisme moral ordonnant ses principes à la mesure de l’utilité qu’ils peuvent avoir pour le plus grand nombre et qui récuse les morales de type déontologique accordant une valeur absolue aux obligations et aux interdits, comme chez Kant, l’utilitarisme aurait logiquement pu s’accommoder de l’usage de la torture lorsqu’elle permet de protéger la société contre le crime, la moralité d’un acte étant d’abord évaluée par les utilitaristes à l’aune de ses conséquences, utiles ou pas. Bentham, qui est en discussion permanente avec Beccaria dans ces textes sur la torture, la justifie lui-même dans certains cas, comme on le verra, et toujours en vertu d’arguments pragmatiques, mais le philosophe italien, dont Bentham expose les objections, reste l’un de ceux qui se sont opposés le plus vigoureusement à cette pratique, comme du reste à la peine de mort, une position qu’il partage avec Bentham. Lequel est également connu pour s’être illustré dans la lutte pour la liberté d’expression, pour l’égalité des sexes, pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat, pour l’abolition de l’esclavage et contre la criminalisation de l’homosexualité.

Jeremy Bentham est également l’auteur du fameux Panopticon , l’ouvrage dans lequel il expose le projet d’une prison panoptique dont Michel Foucault a fait, dans Surveiller et Punir , le modèle de la « société disciplinaire ». On peut rappeler que notre Assemblée nationale l’a fait traduire en français l’année même de sa parution, en 1791, avant d’honorer son auteur l’année suivante de la citoyenneté française. A l’époque, antérieure, où Bentham consigne ses réflexions sur la torture, celle-ci est officiellement abolie en France depuis 1780, ainsi que dans de nombreux autres pays européens, en Suède dès 1722, en Prusse en 1754, en Russie en 1774 ou en Autriche deux ans plus tard. D’un point de vue juridique et moral, plusieurs arguments sont avancés pour la dénoncer. D’abord, dans l’ordre du droit, nul ne peut être tenu de déposer contre lui-même. Et surtout, comme disait La Bruyère : « La question est une invention merveilleuse et tout à fait sûre pour perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui est né robuste ». Bentham le dit d’une autre manière : « La torture excite une passion qui peut aider les personnes de fort tempérament à l’endurer ». « Elle favorise le coupable tout comme elle met l’innocent en danger » enfin « un aveu obtenu de la sorte n’a aucune valeur de preuve ».

S’ensuit une casuistique subtile, suivant l’idée que – je cite – « la torture ne devrait pas davantage être condamnée globalement qu’approuvée globalement ». Il distingue la torture « préventive », employée pour effrayer les coupables en puissance, de la « contrainte » destinée à obtenir des informations sur une complicité ou sur le corps du délit. Mais dans les deux cas, dit-il, « ce qui me réconcilie le mieux avec la torture, c’est qu’elle peut fort bien être instituée, et remplir tous les objectifs pour lesquels elle l’est, sans jamais être effectivement employée ». Il évoque également le cas des lois mauvaises ou scélérates qui engagent ceux qui en subissent les rigueurs à opposer une résistance farouche à la contrainte, écarte ceux qui se sont rendus coupables de rébellion, car, rappelle-t-il, nous avons montré à quel point la force et le droit sont susceptibles de varier à quel point il est fréquent que le droit se trouve des deux côtés, ou d’aucun ». Mais pour – je cite la liste, révélatrice des qualifications criminelles de l’époque – un incendiaire, un tueur à gages, un assassin, un cambrioleur, un voleur de grand chemin, un escroc ou un ravisseur, il avoue ne pas voir « quelle raison on peut donner contre son usage ». Et même s’il suggère, pour obtenir des informations cruciales, d’avoir plutôt recours à la récompense, il souligne l’incomparable efficacité de la torture, qui « est à la pharmacie politique ce que le mercure et l’antimoine sont à la pharmacie au sens médical du terme »…

Revue Crimes et châtiments N°3 Dossier Les vertiges de l’aveu (Editions Jacob-Duvernet)

Julie Brafman analyse cette culture de l’aveu et revient sur l’histoire de la question, abolie en deux temps : « La justice étatique s’est progressivement émancipée de l’Eglise, mais la religion de l’aveu a longtemps perduré dans le système »

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