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De Theresienstadt au block des enfants de Birkenau / Les Cahiers philosophiques de Strasbourg

7 min
À retrouver dans l'émission

Otto B. Kraus : Le mur de Lisa Pomnenka

Catherine Coquio : Le leurre et l’espoir. De Theresienstadt au block des enfants de Birkenau (L’Arachnéen) / Revue Les Cahiers philosophiques de Strasbourg N°33 Dossier Les philosophes lisent Kafka

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Le nombre d’enfants juifs victimes du génocide oscille entre un million et un million et demi, soit neuf enfants sur dix. Si 33% seulement des Juifs d’Europe ont survécu, la proportion des enfants survivants se situe entre 6 et 11%. La même surenchère mortelle affecte le nombre des témoins, les enfants ayant pu témoigner furent beaucoup moins nombreux à survivre. Dans une bouleversante anthologie publiée sous le titre L’Enfant et le génocide , Catherine Coquio et Aurélia Kaliski avaient donné à lire, avec ceux des enfants devenus adultes et qui racontaient leurs souvenirs, les textes de ceux qui, notamment sous forme de poèmes, posèrent des mots sur l’innommable horreur qu’ils vivaient. « Voyant tout ce que voyait l’adulte sans disposer de son langage – commentent les deux femmes – les enfants éprouvaient cette énigme de plein fouet et la formulèrent souvent avec une netteté stupéfiante ». Leur anthologie en donne plusieurs exemples poignants, comme celui de ce poète en herbe, décrit par son ami comme un « garçon pâle et fluet, gauche, toujours perdu dans les nuages, ses pieds touchant à peine le sol », Hanush Hachenburg arrivé avec sa mère à Theresienstadt à l’âge de 13 ans, transféré et assassiné à Auschwitz un an et demi plus tard. « Elle est passé, l’enfance / J’ai vu les flammes » écrit-il dans un poème intitulé Terezin , et dans celui qui porte le titre émouvant Moi, petite créature , il demande « au monde l’aumône / Pour qu’il ne m’écrase pas de ses pieds d’éléphant / Pour qu’il ne me brûle pas de son brasier ardent / Qu’il me laisse vivre, vivre jusqu’à ce que j’aie quitté le sein » et dans un finale qui rappelle étrangement le « lait noir de l’aube » de Paul Celan : « Je tète, je bois. Le destin me donne / le sein même si son lait n’est plus sucré désormais. / Moi et mes pensées sommes seuls ensemble maintenant, / Nous ingurgitons le lait, plus que nous n’en voulons, comme la fumée. »

Hanush Hachenburg a sans doute suivi le parcours de nombreux enfants, d’abord parqués à Theresienstadt – la Terezin tchèque – dans le ghetto que les nazis avaient aménagé comme une « vitrine humanitaire » pour, selon les propres termes d’Eichmann, « conserver les apparences extérieures » en vue de la visite d’une délégation de la Croix-Rouge. Un film de propagande y fut même tourné, auquel les détenus donnèrent ce titre ironique : « Le Führer offre une ville aux juifs ». Dans un simulacre de vie citadine, des activités, notamment

musicales, étaient organisées pour les enfants, alors qu’en réalité les conditions de vie étaient très éprouvantes, dès lors que la « vitrine » avait son office et que les convois de déportés affluaient provoquant une terrible surpopulation. Il y eut même des revues clandestines, comme Vedem , animée par un petit génie de 14 ans, Petr Ginz, où l’on pouvait lire des chroniques du ghetto, légères et graves, ou des poèmes comme ceux de Hanush Hachenburg. Dans une autre revue du même genre, composée par les enfants et leurs moniteurs, Kamarad , on trouvait également des bandes dessinées. Tout ce petit monde tentait avec les moyens du bord d’élever contre le néant qui menaçait de toutes parts la fragile protection de l’imagination, de l’humour et de l’intelligence.

De Theresienstadt, les détenus étaient ensuite déportés vers le camp des familles de Birkenau, à proximité d’Auschwitz. C’est là que se situe le témoignage d’Otto B. Kraus, présenté dans l’après-coup sous forme de roman, Le Mur de Lisa Pomnenka . Dans le Kinderblock, le Block des enfants, il y eut bien ce mur peint dont il ne reste aucune trace et dont Catherine Coquio, qui signe en guise de postface un essai sur ce livre, nous dit qu’elles furent deux jeunes filles, celles qui peignirent cette fenêtre ouverte de l’imagination sur la vie, « la vraie vie introuvable qu’était devenu le monde humain ». L’une s’appelait Dina Gottliebova, qui faisait le portrait des Tsiganes à la demande de Mengele et avait ainsi réussi à obtenir le matériel pour la peinture, l’autre était Marianne Hermann et les deux ont survécu. Elles se sont souvenues confusément que Blanche-Neige et les sept nains y figuraient et Dita Kraus, la femme d’Otto évoque aussi des esquimaux autour d’un igloo. Dans son essai, Catherine Coquio interroge le genre littéraire choisi par l’auteur, celui du roman. « Il n’est pas indifférent qu’Otto Kraus ait choisi la fiction – dit-elle – pour raconter cette histoire d’un leurre à l’intérieur d’un autre que symbolise le geste de peindre le mur : la décision de donner aux enfants l’illusion d’un monde normal, leur permettant d’échapper mentalement à la certitude de l’extermination »

Jacques Munier

Mercredi 3 Juillet 2013 à 19h30, le Centre national du livre vous convie à une rencontre avec Catherine Coquio, Georges-Arthur Goldschmidt, Pierre Pachet et Annette Wieviorka, autour du récit d’Otto B. Kraus, Le Mur de Lisa Pomnenka , suivi de l’essai de Catherine Coquio intitulé Le leurre et l’espoir. De Theresienstadt au block des enfants de Birkenau (Editions l’Arachnéen).

Pour toute information et réservation 01 49 54 68 65

Entrée libre dans la limite des places disponibles

Centre national du livre Hôtel d’Avejan | 53 rue de Verneuil | 75007 Paris

Revue Les Cahiers philosophiques de Strasbourg N°33 Dossier Les philosophes lisent Kafka

http://www.unistra.fr/index.php?id=2222

Dossier coordonné par Léa Veinstein

« Que peut apporter la philosophie à l’interprétation de Kafka ? Que peut-elle dire de cette œuvre qui nous enjoint à chercher un sens en même temps qu’elle le dérobe sous nos yeux ? C'est la question qui est à l’origine de ce numéro. Son titre, « les philosophes lisent Kafka », indique deux directions : il s’agit de s’arrêter sur les interprétations philosophiques existantes (Benjamin, Adorno, Arendt, Deleuze et Guattari, Derrida, Lyotard). Il s’agit aussi – c'est ce qu’indique le titre, conjugué au présent – de lire les textes de Kafka en partant de la philosophie, ou en y revenant : les romans, mais aussi des lettres, et certaines nouvelles (célèbres ou moins souvent lues). Nous tentons de formuler quelques unes des questions qu’ils posent au lecteur : qu’est-ce que la Loi ? Avons-nous quelque chose d’animal ? Sommes-nous coupables ? Ce sont, à l’arrière-plan, les liens entre philosophie et littérature, entre écriture et pensée, qui sont ici interrogés. »

Les philosophes lisent Kafka. La question de la loi, du motif au concept

Léa Veinstein.................................................................................9

Le juif de narration. Entendre et faire entendre

Danielle Cohen-Levinas..............................................................17

« L’homme de bonne volonté » face à l’engrenage de la loi dans la lecture arendtienne de Kafka

Aurore Mréjen............................................................................45

Kafka, le pouvoir et la loi

Bernard Lahire............................................................................61

Joseph K. est-il coupable ?

Coralie Camilli...........................................................................85

Hors-la-Loi. Topos et nomos chez Kafka

François Makowski...................................................................109

Mélancolies kafkaïennes

Gérald Sfez...............................................................................149

Kafka photographe. Le négatif et l’inversion dans les Réflexions sur Kafka d’Adorno

Léa Veinstein.............................................................................179

Kafka, le terrier et le monde : difficiles va-et-vient

Patrick Werly............................................................................197

Deleuze et Guattari lecteurs de Kafka. L’écriture et la vie, à la lettre

Igor Krtolica.............................................................................219

La place de l’écrivain dans l’oeuvre de Michel Henry : Kafka et la « parole de la vie »

Simon Brunfaut........................................................................239

Kafka, la faim de l’écriture et l’animalittérature

Marc Goldschmit......................................................................265

Hontologie de Franz Kafka.

Entretien avec Michel Surya.....................................................291

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