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Démocratie, histoire politique d’un mot / Revue Charles

7 min
À retrouver dans l'émission

Francis Dupuis-Déri : Démocratie. Histoire politique d’un mot, aux Etats-Unis et en France (Lux) / Revue Charles N°5 Dossier Sciences Po la fabrique des élites (La Tengo Editions)

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Longtemps la démocratie a eu mauvaise presse, notamment dans les pays où elle s’est installée la première à la faveur d’une révolution, en France ou aux Etats-Unis. Ça peut paraître étrange aujourd’hui, alors que ce régime est en passe de s’étendre à l’ensemble de la planète et que les ONG de la « bonne gouvernance », souvent américaines, qui soutiennent partout dans le monde le passage des anciennes dictatures à la démocratie en vantent les qualités indépassables, jointes à celles de l’économie de marché. Pourtant, dans le vocabulaire politique, à commencer par celui des « pères fondateurs » des démocraties modernes, le mot était affecté d’une fâcheuse connotation de désordre, de démagogie, de tyrannie du grand nombre, de revanche des pauvres et des sans-grades. A ces époques le mot renvoyait à ce que nous appellerions aujourd’hui la « démocratie directe ». Et pour les hommes qui firent la révolution en France, tout comme pour ceux qui réalisèrent l’indépendance des Etats-Unis, le terme et l’idée qu’il suggérait avait tout d’un repoussoir. C’est ce paradoxe qu’explore Francis Dupuis-Déri des deux côtés de l’Atlantique, en mettant en valeur le caractère éminemment rhétorique du langage politique et le peu de réalité que masque souvent sa terminologie. Comme l’affirmait un tribun à Boston en 1798 : il est aisé de « fasciner l’ignorant » avec « le charme du mot liberté ».

Pierre Rosanvallon le relève dans La démocratie inachevée , en France « le mot démocratie n’est pas prononcé une seule fois dans les débats de 1789 à 1791 sur le droit de suffrage ». Robespierre va même jusqu’à parler d’une « aristocratie représentative » pour désigner le nouveau régime institué par la révolution. Les débats suscités par le choix du nom pour désigner l’assemblée révolutionnaire sont éloquents. Pour Mirabeau, il faut éviter « un titre qui effraye ». Sieyès propose « Assemblée des représentants connus et vérifiés de la nation française », jugé trop « métaphysique » par Mirabeau. C’est finalement un obscur délégué du Berry qui mettra tout le monde d’accord sur l’appellation d’Assemblée nationale, laquelle suggérait que ses opposants, aristocratie et clergé, ne prenaient pas en compte les intérêts de la nation. Le peuple aura beau avoir eu soi-disant l’initiative, comme dans la phrase célèbre et inaugurale de Mirabeau : "Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes !", on ne le verra plus beaucoup prendre part à la chose publique, si ce n’est sous la forme de la fiction édifiante de la représentation. C’est pourquoi le terme de démocratie, de gouvernement par le peuple, est soigneusement évité et le plus souvent vilipendé par les révolutionnaires, car ils y voient une forme de dictature de la plèbe, ce que semble au mieux traduire dans leur esprit le démos des anciens grecs.

L’auteur rappelle que ces hommes, en France comme en Amérique, avaient lu leurs classiques, aussi bien les historiens comme Thucydide et Plutarque que les philosophes comme Platon, Aristote et Cicéron, qui s’accordaient pour voir dans la démocratie un régime faible où le peuple, par nature incompétent, irrationnel et facilement manipulé par les démagogues, imposerait la tyrannie du grand nombre aux plus riches, forcément minoritaires. Il faut voir comment l’un des artisans de l’indépendance américaine souvent cité dans cet ouvrage, John Adams, avocat et auteur de la Constitution du Massachusetts, décrit l’un des événements fondateurs de l’histoire de son pays, le soulèvement de Boston en 1770 : « une cohue bariolée de gars impertinents, de Nègres et de mulâtres, de maudits Irlandais et de marins étrangers ». Selon lui – je cite : « les pauvres sont destinés au labeur, les riches sont qualifiés pour les fonctions supérieures en raison de leur éducation et de l’indépendance et des loisirs dont ils jouissent ». « Donnez le droit de vote aux gens qui n’ont pas de propriété et ils vont vendre leur suffrage aux riches qui seront capables de les acheter. » Tout comme les révolutionnaires français, les insurgents américains vont longtemps privilégier la référence à la République pour mieux refouler l’idée de démocratie. Et on l’a vu, le discrédit porté sur la démocratie s’étend à la question du droit de vote, objet d’un long débat qui fera intervenir la notion de souveraineté du peuple, une abstraction heuristique pour ajouter de la légitimité à l’autorité politique, et de la substance à la fiction de la représentation et de la volonté populaire. Beaucoup d’ailleurs se réclament de la pensée conservatrice du philosophe Edmund Burke, selon lequel un représentant, un député ne représente pas ceux qui l’ont élu mais l’ensemble de la nation.

C’est autour de 1830 aux Etats-Unis, et de 1848 en France que le mot « démocratie » commence à recouvrer une valeur plus positive, à mesure que son usage en période électorale laisse entrevoir son pouvoir de séduction. Commence alors en Amérique une valse des étiquettes entre républicains et démocrates avant que les deux partis ne fixent leurs signifiants. Le parti démocrate est issu du parti républicain-démocrate de Thomas Jefferson et en 1828 Andrew Jackson est le premier président américain à s’être explicitement présenté devant les électeurs comme « démocrate ». Quant aux conservateurs de l’ancien Parti fédéraliste devenu national-républicain, un temps camouflé sous l’étiquette « whig » empruntée aux britanniques progressistes, ils finiront par adopter le terme de républicain après avoir longtemps tergiversé, au point que leur candidat à l’élection présidentielle de 1840 remarquait avec candeur : « la chose la plus extraordinaire dans cette compétition est que nous nous battons sous la même bannière. Tous ici affirment être démocrates. » Francis Dupuis-Déri rappelle que les immigrants venus de monarchies européennes dans l’intention de s’établir en démocratie a sans doute aussi été un facteur déterminant.

Jacques Munier

Revue Charles N°5 Dossier Sciences Po la fabrique des élites (La Tengo Editions)

Le point commun entre Laurence Parisot, Marcel Proust, Boutros Boutros-Ghali, Michel Rocard et Léo Ferré ? Ils ont tous fait Sciences Po. Ainsi que Jacques Chirac, François Mitterrand ou François Hollande. Même Nicolas Sarkozy y a fait un bref passage. L’institution communément désignée par l'apocope « Sciences Po » est donc l’école matricielle de nos élites et de nos dirigeants. Nous sommes à la source même de la politique française, voire internationale. En crise depuis la mort brutale le 3 avril 2012 à New York de son ancien directeur, l’énigmatique et charismatique Richard Descoings, cette fondation au régime curieux, mi-public, mi-privé, traditionnellement très discrète, méritait qu’on s’y arrête.

Présentation de l’éditeur

SCIENCES PO, LA FABRIQUE DES ELITES : Le Mystère « Richie » par Marc Endeweld La Foire du trône par Baptiste Bouthier Quand les fils à Papa rêvaient de servir l’Etat par Laurent Joffrin L’Appel du moule par Thomas Gayet J’aimais tout à Sciences Po par Colombe Schneck Comment j’ai pu faire Science Po? par Cécile Guilbert La Dolce Vita par Pierre Jouan Sciences Pipeau par Maria Malagardis Cette école est l’ennemie du silence par Marin de Viry Épilogue pour une promo par Ariane Chemin

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