LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Des anthropologues à l’OMC / Revue Feuilleton

6 min
À retrouver dans l'émission

Marc Abélès (ss. dir.) : Des anthropologues à l’OMC. Scènes de la gouvernance mondiale (CNRS Editions) / Revue Feuilleton N°3

Feuilleton
Feuilleton
Abélès
Abélès

L’OMC, l’Organisation mondiale du commerce est l’héritière du GATT, l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, qui était dominé par les Etats-Unis et leurs alliés. Elle a pour but l’ouverture des échanges commerciaux et le règlement des différents entre les pays membres. Pilotée par les 153 états membres, au travers notamment de la Conférence ministérielle qui se tient au moins tous les deux ans, elle illustre bien ce que peut être une communauté internationale. Pascal Lamy, son actuel directeur général, décrit ainsi les trois niveaux de la gouvernance : « la communauté nationale qui est solide, la communauté européenne qui est liquide, la communauté internationale qui est gazeuse ». Le mode de négociation et de décision est soumis à deux principes essentiels : l’engagement unique et le consensus. L’engagement unique signifie que l’accord doit se faire sur l’ensemble des questions à l’ordre du jour, pour équilibrer les avantages acquis sur tel sujet par des concessions sur d’autres. Le consensus implique l’approbation de tous les états membres, lesquels comptent chacun pour une voix quelle que soit leur taille. On conçoit que l’accord ne soit pas toujours facile à obtenir dans ces conditions mais dans les faits des regroupements tactiques se produisent, d’où l’importance de la diplomatie et de la dialectique subtile qui est à l’œuvre dans cette institution entre la transparence et le secret. Transparence des décisions qui s’imposent à tous, de la communication et de l’espace public ouvert aux débats comme le Forum public annuel, secret des alliances stratégiques et des enjeux comme des concessions que chacun est prêt à faire dans la négociation.

C’est cet aspect d’un double régime de visibilité qui constitue le fil rouge des enquêtes effectuées par l’équipe d’anthropologues menée par Marc Abélès. A l’image de cette organisation internationale, l’équipe est composée de chercheurs originaires d’Argentine, du Cameroun, du Canada, de Chine, de Corée, des Etats-Unis et de France. Il n’a pas toujours été facile pour eux de pratiquer l’observation participante dans un tel contexte mais le projet avait l’aval de Pascal Lamy, tenant de la transparence dans l’institution et ils ont pu suivre les travaux des différents conseils et comités, ainsi que ceux du Secrétariat qui, outre l’assistance technique qu’il assure aux délégations, produit aussi en permanence des analyses du commerce mondial. Ils ont pu observer les effets pratiques et symboliques de la déterritorialisation et du changement d’échelle ainsi que les relations interculturelles dans ces lieux de pouvoir mondialisés.

Marc Abélès y a étudié ce qu’il appelle le « global-politique », qui recoupe et déborde de tous côtés le domaine traditionnel des « relations internationales ». Il a observé le champ clos des rivalités entre nations comme une scène où finit par se concrétiser une puissance collective. Aujourd’hui, contrairement au GATT où la négociation planétaire se menait à huis-clos comme dans un club fermé, l’OMC est partie intégrante de l’espace public. A Seattle ou Cancun l’institution a été contestée, son rôle dans les rapports de force entre pays riches, pays émergents et en développement a suscité la controverse. En s’intéressant à cette question de la mise en lumière des rapports de force, il s’est attaché à deux dossiers qui ont cristallisé les tensions : la montée en puissance de la question du coton dans les années 2000 et la Conférence ministérielle de juillet 2008 qui se proposait d’avancer vers l’achèvement du cycle de Doha, le programme pour le développement lancé en 2001.

C’est sur l’absence de consensus à propos du coton que la conférence de Cancun finit par échouer. Face à face les pays riches, Etats-Unis ou Union Européenne qui subventionnent leur agriculture et les pays en voie de développement ou émergents unis derrière le groupe du Cotton 4, les 4 principaux producteurs africains que sont le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et le Tchad. Les ONG prirent fait et cause pour les pays en développement, en particulier Oxfam, qui avait lancé une pétition baptisée « Le grand vacarme » et qui avait recueilli trois millions de signatures dans le monde. Celle-ci fut remise au directeur général de l’OMC par Chris Martin, le chanteur du groupe britannique Coldplay en présence d’une multitude de journalistes. Des manifestations furent organisées, des concerts, une semaine d’action auprès du Parlement européen. Mais les Etats-Unis se sont montrés inflexibles et proposaient aux producteurs africains la diversification pour laisser le champ libre à leurs concurrents en se tournant vers d’autres productions. Les Africains refusaient quant à eux que leur problème soit traité en termes de développement alors qu’il s’agissait bien de commerce. Mais dans cette confrontation, qui s’est soldée par un échec, c’est, selon Marc Abélès, la constitution de ce groupe des 4 producteurs de coton qui a fait l’événement, car elle a construit une scène politique appelée à perdurer au sein de l’institution, un résultat beaucoup plus important que celui des négociations.

Une autre contribution à cet ouvrage, celle de Hua Cai, qui est professeur d’anthropologie à l’université de Pékin étudie la manière dont la Chine, membre depuis 2001, au lieu de s’imposer brutalement, procède par étapes avec le souci d’observer avant d’agir en jouant à l’occasion la lenteur pour mieux maîtriser les ressorts du multilatéralisme en matière commerciale. Pour illustrer cette conduite, l’auteur cite la formule chinoise utilisée en son temps par Deng Xiao-ping : « cacher ses talents et attendre son heure » et il ajoutait : « ce n’est pas de la modestie mais de la vraie politique ».

Jacques Munier

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......