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Des chrétiens contre les croisades / Cahiers de civilisation médiévale

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Martin Aurell : Des chrétiens contre les croisades. XIIe-XIIIe siècle (Fayard) / Revue Cahiers de civilisation médiévale N°220 Dossier Les cinq sens au Moyen Âge

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Martin Aurell : Des chrétiens contre les croisades. XIIe-XIIIe siècle (Fayard)

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les croisades n’ont pas fait l’unanimité à leur époque. Cette institution originale dans l’histoire du christianisme, aux formes juridiques particulières comme l’indulgence des péchés ou le moratoire des dettes, et aux rituels spécifiques, comme la croix cousue sur le vêtement et qui, aux dires de certains déteint parfois miraculeusement sur la peau comme un tatouage, cette « guerre juste » n’aurait pas suscité le consensus général que l’on s’accordait jusqu’à présent à reconnaître autour d’elle. Des voix, marginales au début et de plus en plus affirmées à mesure notamment que les échecs se succédaient, se sont élevées contre l’autorité du pape et des princes qui prétendaient libérer Jérusalem, et ont dénoncé les exactions des hommes en armes, les pogroms et autres violences contre des populations désarmées. Martin Aurell a retrouvé dans les chroniques médiévales et dans les chansons des troubadours les traces de ces voix oubliées mais qui ont eu un écho certain auprès de leurs contemporains. Il relève au passage que le terme de « croisade » n’est guère employé à l’époque, les chroniqueurs utilisant plutôt des métaphores comme « voie », « chemin » ou « passage », éventuellement « croiserie ».

C’est d’abord la violence de la première de ces expéditions en 1096, une violence bien peu compatible avec le message de paix délivré par les Evangiles, qui soulève l’indignation de certains clercs, en particulier les pogroms qui ont jalonné la progression de la croisade et les massacres perpétrés à Antioche et à Jérusalem. Sur le moment, le succès de l’opération fait taire les critiques mais quelques années plus tard, en 1130, Albert, chanoine d’Aix-la-Chapelle, rédige une Histoire de cette première croisade à partir des chroniques existantes et de témoignages de croisés où apparaissent des griefs qui reviendront sous la plume des contempteurs de la « guerre sainte ». Outre la violence déchaînée contre les juifs et les pillages, il stigmatise – je cite : « l’insupportable rassemblement d’hommes et femmes » qui constituait cette troupe. Le thème de la promiscuité des hommes et des femmes, et d’une supposée luxure reviendra avec force dans les critiques qui suivront le terrible échec, en 1148, de la deuxième croisade, un fiasco que de nombreux chroniqueurs imputeront au comportement des croisés, comme l’effet d’une punition divine. De même que d’autres contemporains des événements, Vincent, chanoine de Prague, donne dans ses Annales l’explication de la déroute : « les rois prirent la route avec leurs épouses, ainsi que plusieurs barons qui ne répudièrent pas les femmes de peu avec lesquelles ils cohabitaient. Ils s’adonnèrent avec elles à des immondices abominables contre Dieu ». Il fait notamment allusion au roi de France, Louis VII, perclus d’amour pour sa jeune épouse Aliénor d’Aquitaine et qui avait tenu à l’amener avec lui. « Beaucoup de nobles, poursuit un autre chroniqueur, en suivant son exemple prirent aussi avec eux leurs épouses qui, incapables de se passer de leurs servantes, introduisirent une multitude de femmes dans les camps chrétiens, qui auraient dû rester chastes. »

Le thème de la douloureuse séparation du croisé et de son aimée inspirera quantité de chansons de troubadours brodant sur le genre poétique de la « départie ». Si pour la plupart ce sacrifice ne fait qu’augmenter le mérite du pèlerin en armes, certains, plus légers, rapportent le cas de chevaliers qui ont fait le choix de rester auprès de leur blonde, et si le troubadour limousin Bertrand de Born exhorte les barons à se joindre à la croisade, il reconnaît dans la même chanson ne pouvoir se résoudre à quitter la sienne. Dans la même veine, le Provençal Blacas d’Aups rétorque au poète qui lui enjoint de s’engager : « Je ferai ici ma pénitence, entre la mer et la Durance, près de son repaire ». Parfois c’est la femme elle-même qui s’écrie « Jérusalem, grand dommage me fais », en frôlant la révolte contre Dieu, quand d’autres adoptent un ton plus badin pour évoquer la peur de l’infidélité des épouses restées au pays, surtout s’ils sont intéressés à leur soudaine disponibilité. Guilhem Adémar chante ainsi son désir de voir l’époux de la femme qu’il désire aller combattre les Almohades de l’autre côté des Pyrénées. Son allusion détournée à l’indulgence de croisade accentue l’ironie de sa supplique qui donne dans la thématique éprouvée du jaloux châtié (castia gilos , en occitan) : « S’ils emmènent le seigneur mari qui la tient sous clef, qui l’enferme et la garde, pas un seul de leurs péchés ne restera sans pardon ». Commentaire du médiéviste Martin Aurell : « la provocation est au rendez-vous dans cette chanson, qui a dû égayer bien des soirées nobiliaires »…

Un autre motif de récriminations apparaît au moment de lever les fonds pour la quatrième croisade, après la prise de Jérusalem par Saladin lors de la précédente édition de l’expédition très chrétienne. L’imposition de la « dîme saladine », nouvelle et lourde contribution à une opération dont les retours sur investissement s’avèrent toujours plus improbables, est unanimement réprouvée. Etienne d’Orléans, futur évêque de Tournai et précepteur du fils du roi Philippe Auguste proteste contre ces « redevances indues » qu’il compare à celles qui écrasèrent le peuple hébreu en Egypte. « Si vous tourmentez les chrétiens, le Christ ne sera jamais libéré », assène-t-il en exprimant son doute sur l’issue positive d’une croisade si mal engagée. Mais l’argument décisif pour ces clercs, c’est que l’impôt nouveau va assécher les ressources de l’Eglise à destination des plus défavorisés. C’est pourquoi Philippe-Auguste, un an avant son départ, décide de supprimer la dîme saladine en déclarant : « Il nous est apparu que nous offensions Dieu, plutôt que de l’apaiser, par l’offrande d’un sacrifice au prix des larmes des pauvres et des veuves ».

Jacques Munier

Revue Cahiers de civilisation médiévale N°220 Dossier Les cinq sens au Moyen Âge

Au même titre que les émotions ou les mentalités les cinq sens sont soumis aux représentations culturelles. Au Moyen Âge, ils sont considérés au prisme du platonisme ambiant qui ne les tient pas en haute estime, et qui les voit comme des illusions qui ne sont que le vague souvenir des idées prisonnières de la matière. Un platonisme transmis par St. Augustin et qui influence profondément la pensée du haut Moyen Âge.

« Les sens se doivent de se soumettre à l’imagination, à la raison, à l’intellect et, encore plus, à l’intelligence. »

« La découverte du Traité sur l’âme d’Aristote par la scolastique change la donne. Elle opère même une révolution copernicienne. La puissance sensitive devient la première des connaissances de l’intelligence qui est une matière passive attendant d’être activée par les images, les sons, les odeurs, les goûts et les perceptions tactiles. »

« La liturgie est un théâtre où les cinq sens se mettent en scène. C’est avec le corps, ses perceptions et sa gestuelle que l’homme médiéval entend rendre culte à Dieu. De plus en plus sophistiquée, elle pratique la synesthésie , l’association de plusieurs sens : la peinture murale du chœur imprime ses images dans l’imagination du fidèle, tout comme l’odeur de l’encens. Le langage gestuel se mêle ainsi inextricablement à l’art. Les objets cultuels concrétisent une double synesthésie : les sculptures des églises, l’orfèvrerie d’autel ou les miniatures des livres liturgiques sont souvent accompagnées d’inscriptions destinées à une lecture à haute voix. La vue et l’audition se marient ainsi, et contribuent à enrichir le rituel en activant lors de la commémoration de l’histoire sainte des sensations ressenties dans un passé qui devient présent dans l’expérience vécue du fidèle. »

« Le chant mérite une place à part dans l’histoire de l’ouïe en Occident, car il a été capturé de longue date par la notation musicale qui le rend à la vue. Originalité européenne, la partition naît vers 800 par la volonté pontificale et impériale d’imposer un rite commun à toutes les Églises latines. Un tel diktat pourrait paraître autoritaire. Il n’en est pas moins à l’origine des grandes créations symphoniques de l’époque moderne et contemporaine. Mais dans ses balbutiements en Occident, la capture de la musique se comprend dans une large mesure dans le cadre de l’enregistrement du langage en particulier et du son en général au moyen de l’écrit, dans une rhétorique visant à clarifier le sens du texte chanté lors du rituel.

Peut-être autant que la liturgie, la littérature profane est le lieu de toutes les éclosions sensorielles. Le présent fascicule retient, d’une part, l’ekphrasis , la description de l’œuvre d’art - qui relance si souvent l’action dans les romans - apparaît comme une expérience sensible partagée par le medium de la poésie. Il nous transporte, d’autre part, en Al-Andalus et analyse une pyxide dont la végétation luxuriante du décor et dont les inscriptions renvoient métaphoriquement à la femme désirée, dans un jeu d’allées et venues d’évocations sensorielles et ambiguës entre l’objet, son commanditaire et sa détentrice.

Liturgie, cognition, musique, poésie, iconographie, philosophie... dans tous les domaines, comme inexorablement, les sens conduisent au sens, à l’expérience et à l’intelligibilité du monde, qu’il soit terrestre ou céleste, Domaine novateur, l’histoire des cinq sens ne demande qu’à être explorée. Puissent les pistes suggérées par le présent recueil être longtemps parcourues ! »

Martin Aurell et Blaise Roye

Au sommaire :

Éric Palazzo, Les cinq sens au Moyen Âge : état de la question et perspectives de recherche, 339. — Mary Carruthers, Intention, sensation et mémoire dans l’esthétique médiévale, 367. — Susan Rankin, Écrire les sons. Création des premières notations musicales, 379. — Vincent Debiais, La vue des autres. L’ekphrasis au risque de la littérature médiolatine, 393. — Doron Bauer, Dissimulation et sensualité sur une pyxide d’Al-Andalus, 405. — Cécile Voyer, Un livre d’Évangiles à l’épreuve des sens (ms. Paris, Arsenal, 592), 417. — christian Trottmann, Isaac de l’Étoile : les cinq sens et la conversion du sens, 433.

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