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Des pauvres à la bibliothèque / Revue Borborygmes

7 min
À retrouver dans l'émission

Serge Paugam, Camila Giorgetti : Des pauvres à la bibliothèque. Enquête au Centre Pompidou (PUF) / Revue Borborygmes N°22

paugam
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C’est un livre qui m’a rappelé de bons souvenirs, du temps où je fréquentais assidûment cette bibliothèque, j’habitais alors à proximité, rue des Archives. Le petit peuple pittoresque de vagabonds et de marginaux s’y retrouvait déjà, il ajoutait en quelque sorte au charme du lieu, s’accordant à sa manière à l’ambiance décontractée et non conventionnelle, ouverte, voulue par ceux qui avaient conçu ces grandes salles de lecture où l’on pouvait flâner au milieu des rayonnages de livres et se trouver un coin des vastes tables pour les découvrir, au milieu d’autres gens, le plus souvent des étudiants, mais pas seulement, à la fois bien présents et absorbés par leur lecture, immobiles, rivés là, et ailleurs par l’esprit. Dans cette convivialité feutrée, les clochards ne détonnaient pas, ils semblaient apporter leur calme caution à l’observation de Georg Simmel selon laquelle la sociabilité implique le sens de l’égalité, et le fait qu’elle se produise dans un lieu dévolu à la science et à la culture ne faisait qu’ajouter du relief à l’activité générale. Il y avait bien quelques moments de tension mais même s’ils ne lisaient pas tous, les usagers semblaient partager la religion des lieux : le livre et la lecture.

Même si mon attention parfois flottante me permettait de discerner des différences sociales, et à l’occasion un beau visage penché sur du texte, je n’ai jamais repéré ces figures de déclassés qui forment la première catégorie, et le premier stade de disqualification sociale, que révèle l’enquête de Serge Paugam et Camila Giorgetti. Peut-être qu’à mon époque ils étaient moins nombreux mais le fait est que leur volonté de se fondre dans la masse est couronnée de succès, et pour eux une victoire contre la relégation. Les sociologues ne sont pas loin de penser qu’il s’agit même là d’une de leur principale motivation à venir en bibliothèque : résister, en somme, résister au stigmate et à son pouvoir d’attraction vers le vide. Dans cette population de pauvres à la bibliothèque, ils distinguent en effet trois catégories, mais ce n’est pas limitatif puisque des pauvres, il s’en trouve aussi parmi les usagers majoritaires et – entre guillemets « légitimes » de la BPI, les étudiants – et moi-même, petit prof à l’époque, je n’étais pas particulièrement bien loti. Pour ceux qui se retrouvent engagés dans la spirale de l’exclusion, on peut distinguer trois phases, comme le fait Jacques Paugam dans son livre sur la disqualification sociale : celle de la fragilité , qui correspond à l’apprentissage, le plus souvent douloureux, de cet état de « désaffiliation » sociale suite à la perte de l’emploi et au chômage qui dure, puis celle de la dépendance qui s’ensuit, dépendance aux différents dispositifs de l’assistance, et enfin celle de la rupture du lien social, lorsque les aides se raréfient et que les handicaps s’accumulent. Le plus extraordinaire dans ce lieu clos et ouvert à la fois qu’est la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, c’est que ces trois catégories se trouvent réunies, à égale distance de l’observation participante.

C’est donc un lieu privilégié pour étudier les différents usages, les différentes stratégies de reconnaissance ou encore de rapport à la règle et à la norme que cette bibliothèque qui, par principe, accueille tout le monde pour peu qu’on se respecte. Pour les plus proches de la phase de rupture , ceux qui ont perdu l’espoir de voir leur situation s’améliorer, la bibliothèque n’offre qu’un refuge pour survivre dans la vague proximité des autres, qu’ils recherchent malgré tout même s’ils semblent l’ignorer, surtout s’ils sont atteints de troubles psychiques. Pourtant, le risque de sanction sociale y est plus élevé que dans la rue, du fait de la promiscuité et notamment pour ce qui concerne les stigmates, odeurs ou attitudes, même si dans cette population la volonté de jouer avec les règles et de chercher la limite n’est pas affichée. « Les laisser vivre leur vie dans la bibliothèque – constatent les auteurs – sans se tracasser de ce qu’ils sont est déjà pour eux la marque d’une reconnaissance, aussi minime soit-elle. » Déviants intégrés , selon l’expression d’Erving Goffman, ils vivent en permanence à proximité de la frontière entre le dehors et le dedans, conscients du risque de se faire expulser et, de toutes façons, du fait que le temps leur est compté jusqu’à la fermeture. Parfois une provocation – un pet sonore, un rot modulé – les tire de l’anonymat absolu et leur donne un instant cette satisfaction arrachée à l’ « inattention polie » qui les entoure et les engloutit. Mais ce ne sont ni les livres, ni les rencontres qui les attirent là.

Contrairement aux deux autres catégories de pauvres, qui jouent le jeu pour sauver la face et tirer des bénéfices réels ou symboliques des nombreuses ressources offertes par les différents services de la bibliothèque. Ceux qui se maintiennent dans la perspective d’un retour à l’emploi et adoptent l’attitude qualifiée par Dominique Schnapper (L’épreuve du chômage ) du « chômage différé » s’activent à l’espace d’autoformation, consultent la presse ou l’internet. Ils sont assidus, très motivés, et « essaient de donner un sens à leur vie » à travers une activité qu’ils considèrent comme un travail. Ils sont discrets, attentifs à leur image et se tiennent à distance des « indésirables » par peur de la contamination. Beaucoup de migrants, récents ou plus anciens dans cette catégorie. Ceux qui sont entrés dans leur habit d’assisté, eux, tirent de leur présence à la bibliothèque des bénéfices essentiellement symboliques, comme ces retraités pauvres et isolés que leur fréquentation protège d’une mort sociale, ou ceux qui caressent le rêve de renouer avec une carrière interrompue d’étudiant. Ou encore ce couple improbable qui partageait entre deux piles de livres un touchant et mutique repas de Noël.

Jacques Munier

Parmi la deuxième catégorie, des lecteurs boulimiques et de véritables érudits, intellectuels déclassés et « nouveaux pauvres »

sommaire
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Revue Borborygmes N°22

Format poche 105 par 148 mm

Une vaillante et jeune petite revue de littérature et d’images, avec l’édito le plus petit du directeur Julien Derôme qui nous parle du bonheur, et en particulier du bonheur de lire des écritures mouvantes et émouvantes

Des poèmes : Simone Torino, traduits par Michela Orio, ou Evelyne Vijaya

Des nouvelles Fabrice Mento

Lettre ouverte à l’Unesco par Mina Süngern sur les troupeaux de cerfs qui traversent son lit toutes les nuits

Une revue à retrouver au 31ème Marché de la Poésie, Place St Sulpice à Paris, au Stand des revues N°608

Et aux prochaines soirées Borbotruc annoncées sur le site Borborygmes.org

http://borborygmes.wordpress.com/

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