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Devenir Freud / Revue Enfances & Psy

5 min
À retrouver dans l'émission

Adam Phillips : Devenir Freud (Éditions de l’Olivier) / Revue Enfances & Psy N°63 Dossier Les bêtises (Érès)

Phillips
Phillips

Dans un précédent ouvrage intitulé La meilleure des vies , Adam Phillips avait eu l’idée singulière et pénétrante d’évoquer ces vies que nous n’avons pas eues mais que les circonstances ou des choix différents nous auraient permis de vivre, et qui nous habitent à la manière du membre « fantôme » des amputés, que ce soit dans le deuil de ces « possibles » ou parce que – je cite « nous partageons nos vies avec les gens que nous avons échoué à être », des fantômes qui peuplent les divans des psychanalystes.

Dans Devenir Freud , il se livre à un exercice délicat, pour ne pas dire périlleux : examiner au contraire les conditions et les aléas qui ont fait de la vie de Freud ce que nécessairement elle devait être, à savoir celle de l’inventeur de la psychanalyse. Le premier obstacle tient à l’hostilité déclarée de Freud lui-même à l’égard de l’entreprise biographique, qui l’avait notamment amené à faire disparaître différents documents, notes et lettres pour compliquer la tâche des ses futurs biographes. S’il est vrai que l’enfance est déterminante dans notre vie adulte, les souvenirs que nous en conservons sont reconstruits à l’aune de ce que nous sommes devenus, désirs et frustrations inclus. C’est d’ailleurs l’objet de la psychanalyse que de décrypter ces fictions qu’on appelle « souvenirs » et de mettre au jour ce qu’ils dissimulent ou ont relégués « hors-champ » à la façon d’écrans . D’une certaine manière, la question de la biographie est au cœur du travail analytique et Freud était bien placé pour le savoir. D’où sa méfiance à l’égard des conclusions hâtives qu’on peut tirer de tel ou tel élément.

Adam Phillips relève que sur les 650 pages de la biographie de Peter Gay, seules trente-six pages concernent les dix-huit premières années de la vie de Freud, et l’on pourrait multiplier les exemples. Il faut reconnaître que les informations dont nous disposons sont maigres. On peut douter, comme l’auteur, du témoignage canonique de sa sœur Anna selon laquelle il était « le préféré », du fait par exemple qu’il avait sa chambre à soi dans un logement où l’on s’entassait les uns sur les autres. « Freud naquit entre les deux fils déjà âgés de son père et la mort d’un petit frère » rappelle le psychanalyste. Soit « entre une bataille perdue pour la priorité et un triomphe trop violent sur un nouveau rival masculin. » Sans compter les quatre filles qui se sont succédées pendant les quatre premières années de la vie des parents à Vienne et le petit dernier, Alexander. C’est donc, là aussi, « dans la tête d’autrui qu’il occupa une place à part ». Restent les quelques souvenirs évoqués et analysés par Freud lui-même. Il y a en particulier celui où il est surpris à uriner dans la chambre des parents et qui entraîne ce commentaire de la part de son père : « On ne fera rien de ce garçon ». Freud évoque ses rêves récurrents faisant allusion à la scène, toujours assortis d’une énumération de ses travaux et de ses succès, comme pour dire : « Tu vois bien que je suis tout de même devenu quelqu’un ». Il y aussi cet épisode, également rapporté dans L’interprétation des rêves , où son père, pour lui montrer combien l’époque de l’enfant est préférable à la sienne, lui raconte une agression antisémite « ordinaire ». Par contrecoup devant le « comportement peu héroïque » de l’adulte, l’enfant qui lisait beaucoup se remémore la scène où le père d’Hannibal fait jurer à son fils qu’il se vengera des Romains. « Depuis lors – je cite – Hannibal tient une grande place dans mes fantasmes. »

Adam Pillips s’emploie à décrire le contexte politique et l’horizon d’attente des Juifs de l’époque, engagés – de concert avec l’esprit du temps, qui était à la reconnaissance des droits de la minorité – dans une reforme reflétant le mouvement européen des Lumières, la Haskala . Il rassemble ici les indices concordants qui éclairent la naissance de la psychanalyse comme une science immigrante, toujours en déplacement. « L’adulte Freud – écrit-il – devait se ranger du côté des valeurs des Lumières contre la « superstition » religieuse, tout en ne cessant de mettre au jour l’irrationalité de tout ce qui est humain, Lumières comprises. »

À Paris, avec Charcot, rencontre essentielle du jeune Freud, la méthode de l’enquêteur Phillips est la même. Présent aux soirées du Napoléon des névroses le jeune Sigmund note qu’il insiste sur « la chose génitale » à l’origine des troubles hystériques. « Mais s’il le sait, pourquoi ne le dit-il jamais ? » La suite du livre est à l’avenant. On ne dira pas que c’est une psychanalyse de l’inventeur de la psychanalyse pour ne pas confirmer la célèbre assertion de cet autre Viennois Karl Kraus qui avait dit qu’elle était le symptôme dont elle prétendait être le remède.

Jacques Munier

vies
vies

Du même auteur : La meilleure des vies (Éditions de l’Olivier)

Chronique à retrouver : http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-la-meilleure-des-vies-revue-penserrever-2013-06-11

LHerne
LHerne

Cahier de L’Herne Freud , dirigé par Roger Perron et Sylvain Missonier

acropole
acropole

Sigmund Freud : Un trouble de mémoire sur l’Acropole (L’Herne)

« L’après-midi de notre arrivée, quand je me trouvai sur l’Acropole et que j’embrassai le paysage du regard, il me vint subitement cette étrange idée : Ainsi tout cela existe réellement comme nous l’avons appris à l’école ! [...] S’il est permis de comparer de si petites choses avec des événements infiniment plus grands, Napoléon Ier, le jour de son couronnement à Notre-Dame, ne s’est-il pas tournée vers l’un de ses frères - je crois que c’était Joseph, l’aîné - en disant : « Que dirait Monsieur notre père s’il pouvait être ici maintenant ? » [...] Tout se passe comme si le principal, dans le succès, était d’aller plus loin que le père et comme s’il était toujours interdit que le père fût surpassé. » Sigmund Freud, 1936.

penser
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Revue Penser Rêver N°26 Dossier Les mauvais traitements (Éditions de l’Olivier) revue dirigée par Michel Gribinski, qui a traduit le livre d’Adam Phillips

http://www.penser-rever.com/

« En France, une femme est tuée tous les deux jours par son conjoint. Dans le monde, toute une population d’enfants est soumise aux travaux forcés et aux pratiques sexuelles. La psychanalyse peut-elle, sans être moralisatrice ni idéologique, se mêler de savoir à quoi tient que des hommes en disqualifient d’autres, les maltraitent psychiquement et physiquement ? Comment la psychanalyse traite-t-elle les désirs de meurtre, les représentations sadiques et leurs pulsions ? Quelle prétention n'est pas la sienne de croire participer, si peu que ce soit, au traitement de la crise de la Raison, ou des Lumières en voie d’extinction, alors qu’elle-même n’est pas assurée de ses propres moments lumineux : naissent-ils d’un traitement « bon » et maîtrisé des effets et des formations de l’inconscient, ou au contraire des obstacles sur le chemin de cette maîtrise ? » Présentation de l’éditeur

enfances
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Revue Enfances & Psy N°63 Dossier Les bêtises (Erès)

http://www.editions-eres.com/couvertures/mot/90_1712_Lettre-33-Revues-MR.pdf

L’âge bête comme un mécanisme de défense face à la perte des positions infantiles. Certaines bêtises sont « exploratoires », d’autres provocatrices, elles contribuent à la construction du soi, comme dans cette pensée de Valéry : « Les bêtises qu’il a faites et les bêtises qu’il n’a pas faites se partagent les regrets de l’homme »

« Loin de marquer un défaut d’intelligence ou de jugement, les bêtises de l’enfant nécessitent de l’initiative, et un début de savoir, au moins de ce qui s’y révèle. Elles appréhendent la limite et en jouent. Jamais tout à fait cachées, si ce n’est à l’autre, à la partie de la personne qu’elles défient ou ignorent, elles en attendent alors compréhension ou rétorsion. À l’entrée dans l’adolescence qualifiée par le singulier « âge bête », la bêtise aurait-elle changé de sens ? Quand les bêtises chez l’enfant questionnent l’autre dont il vérifie les capacités de contenance, elles prennent chez l’adolescent, mais aussi dans le discours tenu sur lui par l’adulte, un sens singulier directement sexuel ou de mort (« tu ne vas pas faire une bêtise ? »), voire qui dénie la gravité d’un fait (« mon enfant a fait une bêtise »). Appréhender la bêtise dans la variété de ses sens et l’originalité de son acte, telle est la visée de ce numéro. » Présentation de l’éditeur

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