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Dialogues avec Hannah Arendt / Revue Esquisses

7 min
À retrouver dans l'émission

Günther Anders : La Bataille de cerises. Dialogues avec Hannah Arendt (Payot & Rivages) / Revue Esquisses N°4 (Le Félin)

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« J’ai conquis Hannah au bal, avec la remarque faite en dansant que l’amour est un acte par lequel on transforme quelque chose d’a posteriori , l’autre rencontré par hasard, en un a priori de sa propre vie – belle formule qui, certes, ne s’est pas confirmée » Et pour cause ! Le premier mari de la philosophe débarque ainsi dans sa vie au cours d’un bal masqué, au milieu d’un tumulte de pensées achevées – sa thèse sur l’amour chez St. Augustin – et inachevées – sa relation avec Heidegger – de passions achevées – encore sa relation avec lui – et inachevées, compulsives et à caractère compensatoire. « Ne m’oublie pas, écrit-elle à Heidegger après la rupture en forme de débandade, et n’oublie pas que notre amour est devenu la bénédiction de ma vie. Ce savoir est inébranlable, aujourd’hui encore où j’ai trouvé une terre natale et une appartenance, loin de mon agitation perpétuelle, auprès d’un homme, dont tu le comprendras peut-être le moins qui soit ». Un an après le mariage, elle invoque encore devant Heidegger la « continuité de notre – laisse-moi dire je t’en prie – amour » et dans un entretien pour la radio en 1964 elle avoue au bout de sa cinquantaine que le philosophe « l’a éveillée en tout sens à la vie ». Alors la tirade, même inspirée, même pénétrante soufflée dans son oreille en dansant, se révèle de peu de poids sur la durée. On dit que Hannah s’est mariée sans passion, sur une sorte de coup de tête. Un divorce prématuré huit ans plus tard en 1937 le confirme. Restent ces batailles de cerises.

Champ/contre champ, retour à Günther Anders, que Heidegger tenait pour un « littérateur de l’asphalte » et qui s’était permis lors d’un dîner chez les Heidegger de dénigrer le style du philosophe par une « allusion voltairienne » : « il ne s’agit pas seulement de murmurer, encore faut-il avoir aussi raison ». On peut rappeler ici, pour mémoire que l’étudiant brillant de Husserl et de Heidegger, auteur de L’Obsolescence de l’homme et des Considérations radicales sur l’âge atomique , cousin de Walter Benjamin dont il partage l’exil à Paris, est aujourd’hui revendiqué par l’écologie politique, en raison de ses analyses de la technique. Si l’on en juge par le choc subi à l’annonce de la mort de Hannah Arendt, le 4 décembre 1975, l’histoire est tout sauf symétrique. Son ami Hans Jonas en témoigne : « les lettres que j’ai reçues de lui à l’époque donnaient l’impression qu’un homme prenait le deuil de sa femme, il était inconsolable ». C’est alors qu’il décide de reprendre les notes des conversations qu’il a prises durant leurs premiers moments de vie commune, elle avait 23 ans et lui 27, tous les deux ils vont perpétuer la tradition romantique du « philosopher ensemble » et du dialogue métaphysique.

En dénoyautant des cerises, et en se battant pour qu’un nombre suffisant d’entre elles finissent en confiture et non au fond de la gorge ou à couler le long des lèvres de Hannah, sur le balcon de leur appartement de Drewitz, près de Potsdam, les jeunes mariés font de la haute voltige, avec un rien de surenchère conceptuelle comme il convient à la jeunesse des philosophes. «Il lui manquait alors quelque chose encore car finalement, elle n’avait que 23 ans – commente l’amant sur le tard : l’ironie nécessaire à la véritable découverte de la vérité, pour ne pas dire la disposition à l’insolence philosophique indispensable à tout sérieux philosophique, et aussi le don de l’autodérision. Si elle les avait déjà possédés alors (plus tard elle en a certes souverainement disposé, ou ils ont disposé d’elle), alors elle n’aurait pas été aussi belle qu’elle l’était encore à l’époque. »

Les discussions roulent sur le monde comme système – « ce mot-là dans ta bouche ? Et pourquoi pas ? » – l’unité et la diversité, la conscience d’appartenir ou pas au même monde, la solitude des monades, et hop, une cerise. Subitement l’intimité fait irruption dans le dialogue, « elle baissa la tête pour réfléchir, ce qui la rendit encore plus belle qu’elle ne l’était alors de toute façon. Ensuite, ce qui était moins beau, elle lécha ses doigts d’où ruisselait le sang de cerise. » On se demande s’il est vrai que nous soyons ce peuple de « bergers » au sens ontologique, dont parle Heidegger, une référence qui ne manque pas d’irriter la jeune philosophe, « et tout ce qui existe alentour à l’extérieur de ce peuple, ce ne serait rien que le « troupeau » ? ». La vision anthropocentrée est discutée pendant que le soleil décline à l’horizon. Un mot, une expression surgissent dans les propos d’Hannah Arendt, qui plaisent à son mari : « puis-je te voler cette formulation ? » lui demande-t-il alors. Réponse « Vole-moi où et quand et autant que tu veux ! » « Notre terre est une lune sans importance, pour ne pas dire introuvable, qui ne peut se défendre de tourner autour du soleil, cette boule de gaz flamboyante, de son côté sans importance, pour ne pas dire à nouveau introuvable, qui de son côté ne peut se défendre d’exécuter son parcours imposé au sein de la voie lactée. » Pendant ce temps là, la boule de gaz avait disparu à l’horizon. Commentaire d’Hannah Arendt : « Tu nous détruit vraiment tout ! ». Réplique de Günther Anders : « A quoi bon sinon la philosophie ? »

On ne saura jamais quelle est la part du souvenir ému de l’amant et de la reconstruction opérée par la mémoire à partir de ces notes prises sur le vif de conversations tour à tour langoureuses et alertes, denses et rêveuses. L’auteur le reconnaît : « ce texte est terriblement déloyal, étant donné que c’est moi qui ai raison », mais il a de bout en bout la fraîcheur et la grâce, non pas seulement de la philosophie en herbe, mais d’une sorte de parlement d’amour « entre un panier colossal rempli de cerises et des seaux à confiture vides ».

Jacques Munier

« Nous deux par exemple, qui sommes si dérangés pour philosopher sans interruption à la ronde, même pendant notre bataille de cerises – trouves-tu que nous nous comportons plus rationnellement que nos voisins les plus insipides…

Revue Esquisses N°4 (Le Félin)

Un thème pour cette livraison : Traverses

Au sommaire :

Modernité et passage du temps : Myriam Revault d’Allonnes

Les traversées du langage à l’adolescence : Annie Birraux

Marelle : André Chabin, raconte ses émois de jeunesse à la découverte des revues et se souvient de Traverses, dont la 4ème de couverture citait la définition du Littré : « traverse : route particulière, plus courte que le grand chemin ou menant à un lieu auquel le grand chemin ne mène pas » « Définit-on mieux une revue ? »

Et aussi

Nanou Hardenberg, J’ai vécu, avant

Laurent Nottale, Traverses, relativités...

Izio Rosenman, Franchir les frontières

Liliane Abensour, La Passeuse

Michèle Nastasi, La serpente

Daniel Farhi, Variations hébraïques

Gérard Dedieu-Anglade, Une rude épreuve

Jean-Claude Stoloff, Équateur

Yohann Moreau, Béance du seuil

Christian David, Ce qu’un seul soupir résume

Joseph Conrad, extrait de La ligne d’ombre

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