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Diogène le cynique : Fragments inédits / Revue Critique

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Diogène le cynique : Fragments inédits. Textes présentés et traduits par Adeline Baldacchino (Autrement) / Revue Critique N°809 Dossier Alphabets du moi

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On partage à posteriori la joie d’Adeline Baldacchino lorsqu’en travaillant au projet d’un livre sur Omar Khayyâm, le poète persan du XIe siècle, épicurien et libre-penseur, elle tombe sur des fragments inédits de Diogène de Sinope. Guidée par une intuition sûre, elle imaginait que l’auteur des Rubayat devait avoir lu dans les traductions arabes disponibles à l’époque ces philosophes matérialistes comme lui : Démocrite, Antisthène, Diogène ou Épicure. En consultant un ouvrage savant dû à l’helléniste Dimitri Gutas, professeur à Yale, elle découvre un chapitre contenant des fragments attribués à Diogène et conservés en arabe (), qui recoupent en partie ceux que Léonce Paquet avait rassemblés dans les années 70 sous le titre Les Cyniques grecs , et dont la source principale est Diogène Laërce, ses Vies et doctrines des philosophes illustres* , une source grecque, donc. À part les lettres apocryphes de Diogène et Cratès, le compagnon d’Hipparchia, l’unique femme cynique qu’on connaisse – des lettres traduites par Didier Deleule et Georges Rombi et disponibles chez Actes Sud – ce sont les seuls textes qui soient conservés de ce philosophe intempestif et libertaire qui exerça une influence décisive sur les épicuriens, et aussi, quoiqu’ils en aient, sur les stoïciens. C’est dire l’importance de ces fragments inédits.

Pourtant l’homme que la tradition installera dans un tonneau alors qu’il s’agissait plutôt d’une amphore géante, vu l’époque, serait l’auteur de nombreux ouvrages aujourd’hui perdus, dont une République dans laquelle il ferait l’éloge de la licence sexuelle, de l’inceste et du cannibalisme. Diogène Laërce cite des titres, parmi lesquels Adeline Baldacchino se plait à présumer le contenu d’un Art d’aimer ou d’un traité sur Le Geai , commentant la liberté des oiseaux. L’habitué des Jeux isthmiques qui feint de s’étonner du goût des athlètes pour la compétition et suggère de récompenser l’alouette pour sa vitesse ne déclare-t-il pas que ses adversaires à lui sont « bien plus difficiles à vaincre : c’est la pauvreté, l’exil, le mépris, et encore la colère, la tristesse, le désir, la peur… » ? Quant au désir, on sait qu’il n’hésitait pas à se masturber en public en déclarant « Ah, si seulement on pouvait apaiser sa faim en se frottant ainsi l’estomac. » Les anecdotes qui fourmillent à son sujet sont comme des leçons en acte. Lorsqu’il se promène sur l’agora en plein jour une lampe à la main en cherchant l’Homme – avec un grand H – au milieu de la foule, c’est pour railler Platon et ses idées éternelles.

Débarqué à Athènes, Diogène fréquente assidûment l’école du rival de Platon, Antisthène, surnommé « le vrai chien ». En grec, le chien se dit kuôn, d’où « cynique ». C’est le gymnase de Cynosarges qui abritait la petite assemblée, ce qu’on peut traduire par le chien agile ou le chien brillant : kuôn argos ou kuôn enargès. On ne sait qui de l’œuf ou de la poule, du lieu ou des philosophes donnera son nom aux cyniques. En tous cas l’endroit était également un temple dédié à Héraclès, le demi-dieu qui capture Cerbère l’école accueillait les demi-citoyens, ceux dont un seul des parents était athénien, les métèques et l’un des principes de Diogène, par-delà le scandale ou le paradoxe, était l’égalité de tous les hommes, envers et contre l’esclavage.

On se souvient qu’Alexandre le Grand aurait aimé être Diogène s’il n’avait été empereur, malgré les rebuffades que lui opposait le philosophe : « pousse-toi de mon soleil, tu me fais de l’ombre » ou « Tu es bien cet Alexandre dont on dit qu’il est un bâtard ? », allusion à sa naissance controversée de demi-dieu… « Tu es trop puissant pour avoir besoin de moi et je suis trop indépendant pour avoir besoin de toi » est l’un des fragments inédits qu’on trouvera dans cette version arabe à l’appui de la tradition. En lisant ces textes retrouvés et comme détournés d’une autre tradition de lecture, on est frappé de leur connivence avec l’esprit des mystiques itinérants du soufisme Qalandar, ces « clochards célestes » comme Mashrab le Buveur, Zalîlî le Vil et Nidâ’î le Bruyant, qui ont sévi en Asie centrale sur un immense territoire qui va des portes de la Chine jusqu’à Samarkand ou Istanbul. Une même critique radicale des puissants qui pourtant les vénéraient jusqu’à un certain point, une liberté de parole comparable. Adeline Baldacchino évoque quant à elle Nasr Eddin Hodja, qui disait son fait à Tamerlan lui-même. À savoir s’ils avaient lu ce Diogène arabe ? Ou s’il s’agit d’une tradition souterraine perpétuellement vivace comme une bouteille à la mer, dont on sait d’où elle part mais jamais où elle finit par aboutir.

Jacques Munier

dans une traduction anglaise qui avait d’ailleurs été publiée telle quelle dans les actes d’un colloque du CNRS sur Le Cynisme ancien et ses prolongements* , Goulet-Cazé Marie-Odile et Goulet Richard (ss. dir.) PUF 1993

Revue Critique N°809 Dossier Alphabets du moi

http://www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3051

Le retour du sujet dans la forme disséminée de l’alphabet

B pour le Tombeau de Jean Bollack par Marc Lebiez , qui revient notamment sur la controverse qui a opposé le grand helléniste à Heidegger à propos de la traduction des présocratiques et de la déconstruction heideggérienne des étymologies. Une pièce supplémentaire à verser au dossier…

Et aussi :

Blanche CERQUIGLINI : Éric Chevillard ou la stratégie du boxeur Éric Chevillard, Le Désordre azerty Marc CERISUELO : Devant la recrudescence des vols de bardadracs … Gérard Genette, Épilogue Bernard SÈVE : Pluriels sans vertige Entretien réalisé par Jean-Louis JEANNELLE et Marielle MACÉ

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