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Dire l’événement / Revue Sprezzatura

4 min
À retrouver dans l'émission

Danielle Londei, Sophie Moirand, Sandrine Reboul-Touré et Licia Reggiani (dir.) : Dire l’événement. Langage, mémoire, société (Presses Sorbonne nouvelle) / Revue Sprezzatura N°6 Dossier L’Économie des événements

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Un événement ça se vit, ça se raconte, ça se nomme et ça s’interprète. C’est dire à quel point ce qui advient sur ce mode de l’événement a de multiples rapports avec le langage. Il arrive même que le discours crée l’événement comme l’a montré Jacques Guilhaumou à propos de la Révolution française. Dans cet ouvrage des linguistes ont croisé leurs analyses avec celles d’historiens, de sociologues ou de chercheurs en sciences politiques pour étudier comment l’événement accède à la signification et comment, du coup, il parvient à faire sens .

Après des décennies de mise en sourdine de la notion considérée comme un « élément perturbateur », et ce malgré la définition heideggérienne de l’être comme événement, on assiste à son retour dans les sciences humaines et sociales, sans doute à la faveur de ce que certains ont présenté de nos jours comme « l’avènement d’une culture de l’événement ». Au yeux des tenants du structuralisme l’événement apparaissait anecdotique et n’affectant pas en profondeur la stabilité de la structure. Pour les historiens comme Braudel engagés dans la longue durée, l’événement devait être à tout le moins relativisé et son caractère de rupture réduit par l’enchaînement des séquences où il intervenait : son contexte d’apparition et les signes avant-coureurs qui l’annonçaient, son déroulement et ses conséquences. Aujourd’hui la perspective a changé, comme l’a montré François Dosse dans son livre sur la Renaissance de l’événement . Et plusieurs études en témoignent ici, qui mettent l’accent sur la mise en discours de l’événement, même et surtout si celui-ci s’est déroulé dans le silence de la nuit, comme le coup d’état du 2 décembre 1851 qui met fin à la IIème République née dans la déflagration révolutionnaire de 1848. Thomas Bouchet rappelle que malgré les résistances à l’événement préparé dans le plus grand secret par celui qui est alors président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, il « reste longtemps invisible et inaudible », pas seulement à cause de la suspension des libertés, dont celle de la presse, pas seulement à cause de la répression féroce mais aussi du fait de l’étrange mutisme des vainqueurs, une tactique visant à effacer l’événement et lui donner l’apparence de la continuité. Il faudra des années pour que les opposants républicains soient en mesure de produire un récit contradictoire du complot.

Pour Paul Ricœur, c’est le récit qui donne sens à l’événement car l’élément narratif produit en soi une forme d’intelligibilité et il contribue ainsi à construire l’événement comme tel. Mais à l’heure où les médias ont acquis, selon l’affirmation de Pierre Nora, « le monopole de l’histoire », c’est ce qu’il appelle « l’événement monstre » qui projette en retour un éclairage fort sur les représentations de nos sociétés. Comment un simple tweet peut-il devenir une « affaire », le processus est détaillé dans cet ouvrage mais le fait est édifiant quant à l’importance des nouveaux moyens de diffusion de l’information censée « faire sens » et à la production, en partie automatisée, de l’événement. Nous sommes là dans le domaine du « buzz » et de la course à la primeur de l’info, quitte à en gonfler artificiellement l’importance. Il reste que l’événement au sens historique du terme conserve sa puissance de déflagration et de rupture, qu’il soit climatique ou environnemental, politique ou international. Et Gilles Deleuze y insiste : « le possible ne préexiste pas, il est créé par l’événement ».

De l’ombre portée par l’événement témoigne le fait que le nom qu’on lui attribue reste au-delà même de la mémoire de sa survenue. Il peut même devenir un nom générique. Qui se souvient de ce que fut en 1976 la catastrophe de Seveso, et du nuage de dioxine répandu par l’usine des laboratoires Hoffmann-Laroche sur plusieurs villages de Lombardie en Italie, dont celui de Seveso ? Pourtant nous savons tous ce que signifie le dénommé « risque Seveso » pour désigner des installations industrielles potentiellement mortifères. De même le terme Grenelle , qui sert depuis Mai 68 et Les accords de Grenelle à nommer un processus de négociation, comme dans le Grenelle de l’environnement . Fukushima nous a fait craindre un nouveau Tchernobyl et le 11 septembre a pu être réquisitionné dans un titre de presse pour qualifier la crise financière. La crise, tiens, encore un mot-valise qui voyage bien.

Jacques Munier

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Revue Sprezzatura N°6 Dossier L’Économie des événements

http://revue.sprezzatura.free.fr/

« Pas un acte, pas un événement, pas un lieu ne lui échappe… L’économie se croit seule »

Mais les animateurs de la revue font retour au sens d’origine grecque de ce mot : oïkonomia, soit « la loi du lieu », l’art d’habiter un lieu et d’y organiser sa demeure. « Poétiquement l’homme habite cette terre » disait Hölderlin, les différents textes littéraires de cette livraison font écho à ce mode d’habitation pour dénoncer la dégradation de l’économie en système du désastre. « L’avenir, nous saurons peut-être en faire notre maison » Guy Debord

Au sommaire :

Alexandre Gambler : La Société du désastre

Métie Navajo : L’Afric brûle

Stéphane Marie : Toute Valeur est irrecevable

Jean-Joseph Goux : Calcul des jouisssances

Marie-Claude Bourjon : Haut Lieu

Jean-Hugues Larché : Fleurir la pensée

Luc Guégan : Etre de l’estran…

Et

La Realidad, planète Terre par le sous-commandant Marcos

Kafka : Les Armes de la ville, en nouvelle traduction

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