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Du mode d’existence des objets techniques / Revue Techniques et cultures

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Gilbert Simondon : Du mode d’existence des objets techniques (Aubier) / Revue Techniques et cultures N° 58 Dossier l’objet irremplaçable (Editions de la Maison de sciences de l’homme)

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Gilbert Simondon : Du mode d’existence des objets techniques (Aubier)

Il s’agit de la réédition, revue et corrigée d’après les annotations que Gilbert Simondon avait portées sur les épreuves de la première édition en 1958, d’un ouvrage de référence qui se proposait de restituer à la technique la place qui lui revient dans la culture et de conférer à l’objet technique un statut ontologique, à côté de celui de l’objet esthétique ou de l’être vivant, en étudiant notamment le sens de sa genèse. Le philosophe s’insurge contre les conceptions qui voudraient que « les objets techniques ne contiennent pas de réalité humaine » et il cherche à comprendre les vraies sources de l’aliénation dont on accuse la technique d’être responsable. Le livre paraît dans un contexte où les problèmes liés au développement de la technique font depuis quelques années déjà l’objet de recherches, de réflexions voire de polémiques. On peut citer Lucien Febvre, Alexandre Koyré, Simone Weil, André Leroi-Gourhan, Georges Friedmann ou Jacques Ellul. Mais Simondon est le premier à avoir étudié les systèmes techniques de l’intérieur ainsi que dans leurs relations à l’homme. L’ouvrage fut salué par des auteurs comme Jean Baudrillard, qui dans Le système des objets cite deux pleines pages de l’analyse du moteur à essence, qu’il juge « essentielle » et Gilles Deleuze, qui s’y réfère dans Différence et répétition , lui consacra un article élogieux dans La revue philosophique de la France et de l’étranger . « Peu de livres font autant sentir à quel point un philosophe peut à la fois prendre son inspiration dans l’actualité de la science, et pourtant rejoindre les grands problèmes classiques en les transformant, en les renouvelant – écrivait-il – Les nouveaux concepts établis par Gilbert Simondon nous semblent d’une extrême importance ».

La machine ne remplace pas l’homme, au sens où elle serait intrinsèquement séparée de lui, même lorsqu’elle fonctionne de manière automatique. Gilbert Simondon s’intéresse à la réalité humaine qui réside dans la machine, dans la mesure où elle reproduit un « geste humain fixé et cristallisé en structures qui fonctionnent ». Les machines à calculer, par exemple, les premiers ordinateurs, ne sont pas de purs automates. Le philosophe y voit des « êtres techniques » qui au-delà de leurs automatismes d’addition possèdent « de très vastes possibilités de commutation des circuits » permettant à la fois de coder le fonctionnement de la machine et de réduire sa marge d’indétermination, laquelle lui permet cependant d’extraire des racines cubiques ou dans le même temps de traduire un texte simple. L’homme intervient dans le réglage de cette marge d’indétermination lorsqu’il s’agit notamment d’échanger de l’information entre deux machines pour les adapter à l’échange optimal d’information.

Pour comprendre la nature essentielle d’un objet technique, la relation d’usage n’est pas la plus pertinente car la répétition des gestes estompe la conscience que l’on peut avoir des structures et des fonctionnements internes de la machine. Pas plus que la connaissance scientifique, qui voit dans l’objet technique l’application pratique d’une loi théorique. Il faut adopter le point de vue conjoint de l’ingénieur qui invente, du sociologue qui étudie les usages sociaux et du psychologue qui analyse les processus psychiques concomitants de l’inventeur, de l’usager et de la réalité humaine déposée dans le système technique pour parvenir à saisir le sens du fonctionnement et du développement d’une machine. De même le résultat produit ne suffit pas à définir le système technique car on peut l’obtenir à partir de machines très différentes. Un moteur à vapeur, un moteur à essence, une turbine, un moteur à ressort ou à poids peuvent aboutir à un même développement de puissance et à produire du mouvement mais il y a davantage d’analogie entre un système à ressort comme celui d’une montre et un arc ou une arbalète qu’avec un moteur à vapeur une horloge à poids possède un moteur comparable à un treuil alors qu’une horloge électrique est plus proche d’une sonnette ou d’un vibreur. Ce qui définit un objet technique, pour Simondon, c’est d’abord sa genèse, qui est comme le modèle abstrait de ce qui va devenir, par avancées successives et convergences de structures, de plus en plus concret, et c’est ainsi que se fait le progrès. Je cite : « L’être technique évolue par convergence et par adaptation à soi il s’unifie intérieurement selon un principe de résonnance interne. » Ainsi, le moteur automobile moderne n’est pas le descendant du moteur de 1910 seulement parce qu’il lui est postérieur chronologiquement ou parce qu’il est plus perfectionné. En fait le moteur de nos ancêtres était supérieur sur bien des points, pouvant supporter un échauffement important sans se gripper ni couler une bielle car il était construit avec des jeux plus importants et sans alliages fragiles, et comme on sait d’anciens moteurs automobiles ont été montés sur des bateaux de pêche et fonctionnent sans problème sur la durée. Mais si l’on resserre la focale sur un exemple, celui des ailettes de refroidissement sur la culasse, on peut constater ce phénomène de convergence et d’adaptation à soi. Dans les anciens moteurs elles ne servent qu’au refroidissement alors qu’aujourd’hui elles remplissent deux fonctions en jouant en plus un rôle mécanique à la façon de nervures, protégeant la culasse des déformations que pourraient occasionner la poussée des gaz, ce qui a permis de réduire son épaisseur, alors qu’une culasse plus mince permet des échanges thermiques plus efficaces et – je cite – « la structure bivalente ailette-nervure améliore le refroidissement non pas seulement en augmentant la surface d’échanges thermiques (ce qui est le propre de l’ailette en tant qu’ailette) mais aussi en permettant un amincissement de la culasse (ce qui est le propre de l’ailette en tant que nervure) ».

C’est dans la même optique, en situant son point de vue à l’intérieur de l’objet technique, que Gilbert Simondon étudie le phénomène de l’invention, qui est une réalité à la fois psychologique, interne au chercheur ou à l’ingénieur, sociale, car elle répond à une demande, et technique car elle a sa logique propre. L’invention est ainsi la résultante de l’imagination anticipatrice de l’homme et de l’autonomie génétique de l’objet.

Jacques Munier

(D’autres exemples qui dénotent une connaissance précise des systèmes techniques, du moulin à vent à la télévision ou l’ordinateur en passant par la triode, la cathode, le téléphone ou l’usine)

Revue Techniques et cultures N° 58 Dossier l’objet irremplaçable (Editions de la Maison de sciences de l’homme)

Dossier coordonné par Sandra Revolon, Pierre Lemonnier et Maxence Bailly.

Pierre Lemonnier, spécialiste des systèmes techniques et de ce qu’il appelle la « chaîne de fabrication » qui va du mythe, qui prescrit le mode d’assemblage et de fabrication, au rite qui prescrit l’usage, le « mode d’emploi »

Les objets vus par les anthropologues ou les archéologues, notamment les objets rituels, comme les grands tambours à fente en Papouasie-Nouvelle Guinée, considérés comme irremplaçables parce qu’ils sont dotés d’une voix, par James Leach, de l’université d’Aberdeen

Et aussi le rôle structurant du textile dans les populations andines ou du chaudron de fer qui à Cuba condense la présence d’un mort dans le culte afro-cubain du palo monte

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