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D’un pas de philosophe / Revue L’Alpe

7 min
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Michel Malherbe : D’un pas de philosophe (Vrin) / Revue L’Alpe N°59 Dossier Chambéry, un carrefour alpin.

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Michel Malherbe : D’un pas de philosophe (Vrin)

Qu’est-ce qui distingue un pas de philosophe de celui d’un marcheur ordinaire ? Pas grand-chose, si ce n’est ceci, que je tiens en main : un livre, en l’occurrence celui d’un philosophe, spécialiste de l’empirisme anglo-saxon et traducteur de Bacon, Locke et Hume. Car pour le reste, quoi de plus commun à notre condition à tous que la marche à pied, et ce depuis le fond des âges. « Homo erectus », depuis notre lointain ancêtre, justement défini par cette condition bipède, combien de fois les hommes ont-ils fait le tour de la planète si l’on additionne leurs interminables pérégrinations ? Et l’on sait que la métaphore du chemin a toujours valu pour celle de la vie elle-même. Nietzsche recommandait de n’ajouter foi « à aucune pensée qui ne soit née en plein air » et il affirmait dans Le Crépuscule des idoles : « seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose ». Alors, si mettre un pied devant l’autre est l’activité la plus commune qui soit, ce que suggère avec subtilité le livre de Michel Malherbe, c’est que marcher nous apprend à être philosophes et que l’inverse n’est pas vrai, qu’il ne suffit pas d’être philosophe pour savoir marcher.

C’est d’abord d’une philosophie élémentaire qu’il s’agit, au sens d’une philosophie des éléments, à la manière de Bachelard. La marche, si elle est d’abord une activité tellurique, nous fait très vite basculer dans l’univers, en compagnons de route du soleil et de la lune dont nous suivons les trajectoires de l’aube au crépuscule et dans la nuit étoilée jusqu’à l’aurore, exposés aux météores et aux mouvements du paysage. Qui n’a fait l’expérience de sa rapide et complète modification au rythme pourtant paisible de la marche, lorsqu’une distance de quelques centaines, voire de quelques dizaines de mètres, en changeant le point de vue, transforme l’environnement beaucoup plus que ne le ferait une locomotion plus rapide mais dispersant l’attention et faisant apparaître ces changements comme une suite décousue d’instantanés ? Tout autant que du temps et de la durée, nous faisons là une expérience de l’espace et c’est d’autant plus vrai en montagne, en présence d’étendues où l’horizontal et le vertical se combinent, se percutent ou se confondent pour littéralement « déborder le regard ».

La montagne donne à cette expérience concrète de l’espace et du temps un champ d’action et de découvertes paradoxales. On sait que le paradoxe est le berceau de la dialectique, science philosophique par excellence. Alors de quelle dialectique la montagne nous instruit-elle ? Pour Michel Malherbe, comme pour Chateaubriand, c’est celle de l’opposition du proche et du lointain, ou encore de la négation de l’horizontal par le vertical, la juste résolution de cette antinomie se trouvant dans la bonne distance à adopter pour la contemplation. C’est ce que constate le romantique français dans son Voyage au Mont-Blanc : « comme il n’y a pas de beaux paysages sans un horizon de montagnes, il n’y a point aussi de lieux agréables à habiter ni de satisfaisants pour les yeux et pour le cœur là où on manque d’air et d’espace : or, c’est ce qui arrive dans l’intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme et la faiblesse de ses organes. » Et il ajoute : « on attribue aux paysages des montagnes la sublimité : celle-ci tient sans doute à la grandeur des objets. Mais si l’on prouve que cette grandeur, très réelle en effet, n’est cependant pas sensible au regard, que devient la sublimité ? Il en est des monuments de la nature comme de ceux de l’art : pour jouir de leur beauté il faut être au véritable point de perspective ». Une expérience partagée par le commun des mortels lorsqu’on se trouve au fond d’une vallée encaissée – je cite le philosophe, cette fois : « on manque singulièrement d’air et d’espace, on est au fond d’un vaste gouffre : lourds amoncellements de glaces et de rocs sous un ciel aplati, souvent occulté gigantesques escarpements, dressés trop hauts, qui rapetissent tout ce qui les habite, et l’homme lui-même. La verticale tue l’horizontale, on a le nez dessus, c’est comme si les sommets allaient vous tomber sur la tête, et vous réduire à ce que vous êtes : un néant. » Si vous vous élevez, conclut l’auteur, « pour respirer enfin et retrouver la liberté de l’espace », « un immense paysage s’offre à vos yeux. Vous retrouvez l’horizontale, mais vous avez perdu la verticale. »

Respirer , c’est le maître-mot de toute cette histoire de marche à pied à l’allure philosophique, et l’on revient au souffle, et donc à l’âme. Respirer l’espace en reprenant son souffle, une opération qui, si l’on y prête attention, résume ce plaisir mesuré que procure la marche en montagne et qui ne doit rien au divertissement, lequel n’est jamais satisfait et déjà se hâte vers d’autres buts. La marche au contraire est opiniâtre et concentrée sur un même objectif. La maîtrise du souffle participe et même se paie en retour de cette concentration. Et pourtant le moi s’absente, « estimant qu’il était de trop, remarque l’auteur, il a pris son congé », et le nôtre par dessus le marché. C’est donc l’âme qui prend les commandes, cette « étincelle de la quintessence des étoiles », comme disait Héraclite. L’âme et le souffle ne méritent alors jamais mieux leur parenté sémantique, employés qu’ils sont à assurer la liberté du mouvement et de l’esprit. S’il existait des exercices philosophiques comme il y en a eu des « spirituels », ils pourraient commencer ainsi – je cite : « régler son pas sur son souffle et rythmer son pas selon son souffle : première maîtrise de soi, première maîtrise du monde. » Le souffle donne l’élan, il vient du fond du ventre et il constitue ce lien fragile mais réel « entre le ciel et la terre, entre ce qui n’a pas de lieu et ce corps pétri de matière vive ».

On résumera dans une seule anecdote l’effet retour de la marche à pied sur la philosophie. Emmanuel Kant avait l’habitude de faire une promenade quotidienne à la même heure et sur le même parcours. Seul un bouleversement du cours de l’histoire lui aura fait modifier son parcours habituel, lorsqu’il apprend la nouvelle de la Révolution française.

Jacques Munier

Revue L’Alpe N°59 Dossier Chambéry, un carrefour alpin.

« Cité des ducs, capitale historique de la Savoie », ce rappel d’un glorieux passé suffit-il à définir la préfecture savoyarde ? Ce numéro de L’Alpe s’emploie à décrypter les apparences, interroger l’histoire de la ville pour mieux comprendre ce qui fait, aujourd’hui, la spécificité de ce carrefour alpin.

Carrefour par sa situation privilégiée entre les Alpes et le couloir rhodanien, au croisement des voies menant vers l’Italie par de grands cols, les comtes et ducs de Savoie avaient affirmé leur puissance en tant que « portiers des Alpes ».

« Qui dit carrefour, dit aussi confluences culturelles, artistiques, intellectuelles, gastronomiques. Ici se sont rencontrés pendant des siècles des hommes et des idées, à mi-chemin entre Europe du Nord et monde méditerranéen. Et si la réunion de la Savoie à la France semblait une évidence géopolitique en 1860, il flotte toujours ici un délicieux parfum d’outre-monts qui participe au charme de la cité. »

Dominique Vulliamy Rédactrice en chef adjointe

Avec notamment un retour sur la relation passionnelle de Rousseau avec Chambéry, où s’est formé l’esprit de Jean-Jacques. Aujourd’hui, les Charmettes entretiennent sa mémoire. Par Mireille Védrine, responsable du musée des Charmettes.

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