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Elections / 2 revues : Critique et Quaderni

6 min
À retrouver dans l'émission

Marc Crépon : Elections. De la démophobie (Hermann) / Critique n°780 : « Etat, es-tu là ? » (Editions de Minuit) / Quaderni n°78 : Epreuves d’Etat (Editions de la MSH)

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Marc Crépon : Elections. De la démophobie (Hermann)

On n’en a pas fini avec le débat sur le populisme, qui s’est aujourd’hui déporté vers la gauche. Une passe d’armes récentes a remis le couvert au seuil du nouveau quinquennat. Elle oppose les tenants de la « gauche populaire » et ceux de la gauche libérale, qui considère que le peuple est en voie de disparition et que cette base électorale est perdue pour la gauche, qui doit se tourner désormais vers les classes moyennes, ou ce qu’il en reste, les jeunes, les communautés ou minorités dites visibles, les femmes, les « bobos », que sais-je encore, en esquissant ainsi le projet politique d’une fragmentation de la société qui ne fait au fond que confirmer l’état des choses, sans le moindre état d’âme. On le sait, le débat était lancé avant les élections présidentielles par le rapport de Terra Nova, le Think tank proche du PS, qui pensait ainsi tirer les leçons d’avril 2002 et suggérait la défiance à l’égard d’un électorat populaire jugé ingrat et antisocialiste, et il s’est poursuivi pendant la campagne au plus près du nouveau Président, alors candidat à compter ses troupes.

Dans ce contexte, l’essai de Marc Crépon vient à son heure. A l’égard de la désaffection pour la politique, que traduirait notamment l’abstention, il renverse en quelque sorte la charge de la preuve en analysant les différentes stratégies de contournement de l’expression démocratique par les élites et le pouvoir, et surtout les philosophies qui leur apportent un soutien paradoxal et une justification théorique. L’ensemble diffus mais cohérent de cette idéologie, il l’appelle « démophobie », la phobie du peuple.

L’exemple trivial, c’est le rituel immuable qui consiste à minimiser l’ampleur des mobilisations et actions collectives, la farce constamment rejouée de la différence entre les chiffres des manifestants ou des grévistes et ceux de la préfecture ou de la direction, qui nous ramène à l’époque où les discours complaisants des conseillers étaient de mise pour conforter le prince dans l’assurance de sa propre popularité. Autre symptôme de cet aveuglement volontaire, qui concerne les manifestations d’étudiants ou de lycéens, c’est la thèse selon laquelle ils seraient manipulés. Il y a aussi l’argument éculé à force d’avoir été répété mais qui revient immanquablement dans la bouche des dirigeants, celui du défaut d’explication à quoi correspond nécessairement, chez ceux qui manifestent leur opposition, un manque de compréhension, une intelligence défectueuse, voire une forme d’attardement mental auxquels un surcroit de pédagogie devrait pouvoir remédier. Outre que cette attitude présuppose le sentiment d’une sorte d’« infaillibilité gouvernementale », l’argument révèle ses limites lorsqu’il s’applique par exemple à la résistance des chercheurs à la dernière réforme des universités.

C’est la même démophobie qui explique les réactions tardives et le manque d’enthousiasme criant des responsables politiques, en France et en Europe, face au printemps arabe. A ces peuples on a dénié la conscience politique de leur courageux soulèvement et opposé l’idée que la démocratie se construit et se pense dans la durée. S’il est vrai qu’en Europe elle est le fruit d’une longue histoire, où le rôle des Lumières et de la constitution progressive d’un espace public a été prépondérant, Marc Crépon estime qu’elle n’est pas ou pas seulement le fruit d’une maturation mais d’abord et avant tout d’un désir et que la démocratie précède toujours son apprentissage, qu’elle est par nature une anticipation et toujours un work in progress . Il insiste d’ailleurs sur le rôle joué par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, qui ont permis une sorte de formation accélérée, de « mise à niveau » en temps réel. C’est pourquoi on a parlé à propos de ces mouvements de « révolution 2.0 ».

L’auteur analyse également l’apport théorique substantiel à cette défiance à l’égard du peuple, une nébuleuse disparate qui va de Platon à Badiou ou Finkielkraut en passant par Nietzsche. Celui-ci, on le sait, concentre dans le ton intempestif qu’on lui connaît, l’essentiel de cette « démophobie », cette allergie au « troupeau » qu’est devenu le peuple – je cite – « de gnomes ayant tous les mêmes droits et les mêmes besoins », formaté par la démocratie. Il dénonce ce qu’il appelle le « processus physiologique » de nivellement qui travaille les différents peuples dès lors qu’ils sont gagnés par des aspirations démocratiques, et qui leur fait perdre les traits culturels qui les distinguent. « Les Européens, dit-il dans Par-delà bien et mal, se ressemblent toujours davantage ». On peut aisément reconnaître dans ce constat alarmiste le sens des anathèmes lancés par nos censeurs inactuels sur le petit peuple d’ilotes illettrés qui prétend à sa voix au chapitre. Je cite Alain Finkielkraut, au cours du fameux débat avec Alain Badiou orchestré par Le Nouvel Obs’ : « L'inculture pour tous est une conquête démocratique sur laquelle il sera très difficile de revenir. »

Marc Crépon est particulièrement critique à l’égard d’Alain Badiou, qui considère le vote comme un jeu à somme nulle, une « convocation truquée » de l’Etat où seuls interviennent les sentiments et qui n’a aucune réelle valeur politique. C’est oublier qu’il y a des élections effectivement truquées, partout dans le monde, et c’est passer à la trappe toute l’histoire des luttes populaires pour le suffrage universel. A ce mépris hautain pour l’expression des électeurs, assimilés à une horde de rongeurs ensorcelés par « l’homme aux rats », Marc Crépon oppose une défense et illustration de la souveraineté démocratique, dont le principe révolutionnaire est que la politique n’est la propriété de personne en particulier et que cette souveraineté n’est soumise à aucune condition d’allégeance ou d’héritage, croyance ou appartenance communautaire. Contre l’accusation fréquente de routine sans conséquences formulée à l’encontre des élections, il évoque la fable de José Saramago intitulée « La lucidité » qui raconte comment le peuple, après avoir été gagné par le désenchantement à l’égard de sa classe politique et s’être abstenu à 70% lors d’une consultation, se reprend et vote massivement à la suivante. Résultat : 83% de votes blancs qui affolent littéralement les dirigeants. Dans le fond, la leçon à en tirer, c’est que la démocratie est le seul régime politique qui suppose la possibilité de sa propre contestation. Et c’est précieux.

Jacques Munier

Critique n°780 : « Etat, es-tu là ? » (Editions de Minuit)

Avec notamment Fabien Jobard à propos de Pierre Bourdieu (« Sur l’Etat ») et Patrizia Lombardo sur le film de Pierre Schoeller, « L’exercice de l’Etat »

Quaderni n°78 : Epreuves d’Etat (Editions de la MSH)

Quaderni, en italien dans le texte : Une revue qui veut explorer le champ de la communication dans ses rapports avec les technologies et l’Etat

Epreuves d’Etat, parce qu’il s’agit d’examiner la façon dont l’état se redéfinit et se recompose aujourd’hui

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