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Enfances : Pratiques, croyances et inventions / Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière »

4 min
À retrouver dans l'émission

Michèle Coquet, Claude Macherel (ss. dir.) : Enfances. Pratiques, croyances et inventions (CNRS Editions) / Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » N°15 Dossier Enfances déplacées en temps de guerre (École nationale de protection judiciaire de la jeunesse / Presses universitaires de Rennes)

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Si les sociologues et les anthropologues se sont intéressés à l’enfance comme construction sociale, très peu ont exploré ses mondes spécifiques, bien qu’ils aient eu souvent recours aux enfants sur leur terrain d’enquête. Marcel Griaule a étudié les rites propres aux petits Dogon, mais c’était dû à son intérêt marqué pour l’univers enfantin plus qu’à une exception culturelle de ce peuple africain. On peut signaler l’essor outre-Manche et outre-Atlantique des Childhood Studies alors que chez nous ce sont surtout les sciences de l’éducation et la sociologie de la jeunesse qui ont investi ce domaine, encore se cantonnent-elles le plus souvent à l’adolescence, qui a tendance à s’étirer en empiétant sur l’enfance et en se prolongeant dans l’âge adulte.

Les huit anthropologues rassemblés dans cet ouvrage collectif ont fait le pari d’étudier en différents coins du monde les cultures de l’enfance non pas comme le produit d’une éducation mais comme une création en soi, susceptible d’influencer en retour les pratiques culturelles des adultes. Comme le rappelle Michèle Coquet, qui s’est intéressée à l’étonnant journal tenu par une petite américaine de 7 ans, « tout adulte est ce que l’enfant qu’il a été lui a permis de devenir ». Que ce soit en Europe, en Asie ou en Afrique, les contributions se concentrent sur ces cultures enfantines qui se développent en marge du monde adulte, parfois à son insu, et témoignent de la capacité d’invention, de l’aptitude des enfants à croire et à faire croire, ainsi qu’à voir ce que leurs aînés ne voient pas.

Les enfants sont souvent associés aux rituels parce qu’on leur attribue généralement un pouvoir de médiation entre les mondes. Ainsi, les enfants des nomades toungouses de Sibérie, étudiés sur le terrain par Alexandra Lavrillier, du fait de leur position reconnue d’intermédiaires entre les adultes et le monde des esprits, sont-ils encouragés à jouer au chaman, ce qui est exclu pour leurs aînés. Ceux-ci pensent que « tout ce qui est représenté par les enfants prendra corps dans la vraie vie ». Et à travers ses observations apparaît une autre aptitude caractéristique des enfants, celle de faire corps avec le monde, même dans les coordonnées très marquées de ces populations nomades, et de s’identifier avec empathie aux autres vivants, en particulier les animaux.

Éric Jolly analyse les jeux rituels des petits Dogon, pratiqués à l’écart des adultes, notamment cette course pour hâter la venue de la nouvelle année, entre brousse et village, nature et culture, espace maternel et paternel et c’est cette « brusque circulation entre ces différents mondes qui entraîne le passage d’une année à l’autre ». Il est vrai que les enfants courent sans cesse, c’est même leur manière préférée de bouger. Je ne peux ici que citer la contribution de Natacha Collomb qui étudie la manière dont les enfants réinterprètent dans le jeu les pratiques rituelles chez les T’ai Dam du Nord Laos, ou celle de Nicolas Argenti sur les mascarades enfantines dans le contexte de la guerre au Cameroun, mettant en scène et à distance la violence subie en brouillant les repères traditionnels séparant la forêt, monde des esprits et des ancêtres, et le village où ceux-ci sont apprivoisés par les adultes masqués. L’espace de la civilisation étant régulièrement envahi par les soldats, les enfants ont en quelque sorte inversé la donne, permettant par leurs jeux sylvestres de faire entrer les dieux de la forêt à l’intérieur des villages pour tourner leur force vers l’extérieur menaçant de l’État-nation.

Chacun des auteurs a fait le récit d’un souvenir d’enfance en ouverture à sa contribution et je tenais à évoquer le beau texte, poétique et poignant, de Claude Macherel, qui laisse flotter, comme un voile de pudeur, quelque chose de l’incompréhensible qui s’abat sur un enfant à la disparition de ses parents, le laissant « dans un labyrinthe de liens carbonisés » par la guerre. « Des cachots de non-dits honteux mettent le petit d’homme au secret – raconte-t-il. Il pourrait y végéter sa vie entière, au fond du puits d’encre, un confetti de ciel inaccessible là-haut, s’il ne parvient pas à usiner lui-même exactement, l’âge venu, la clef du verrou des énigmes abandonnées de sa solitude. »

Jacques Munier

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Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » N°15 Dossier Enfances déplacées en temps de guerre (École nationale de protection judiciaire de la jeunesse / Presses universitaires de Rennes)

http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=3316

Dossier coordonné par Mathias Gardet et David Niget

Retour sur les deux grands conflits mondiaux du siècle passé, ainsi que sur la guerre civile espagnole, qui ont été le théâtre de déplacement massifs d’enfants, parfois dans le cadre d’accords bilatéraux comme entre l’empire ottoman et l’Allemagne pour des orphelins destinés à y travailler comme apprentis dans l’artisanat, les mines et les exploitations agricoles pendant la première guerre mondiale. Comme le souligne Mathias Gardet, l’enfant incarne la victime civile par excellence

Avec le regard de Chim sur les enfants de la guerre (David Seymour, compagnon de route de Robert Capa et Gerda Taro)

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