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Érasme et l’Europe / Revue Incidence

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Carlo Ossola : Érasme et l’Europe (Le félin) / Revue Incidence N°10 Dossier L’Europe au risque de ses paradoxes (Le Félin)

erasme
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En 1931, un ministre de la jeune République espagnole parlait ainsi à la tribune des Cortès constituantes : « Nous qui sommes les modernes érasmistes… » C’est Marcel Bataillon, l’auteur d’un ouvrage de référence sur Érasme et l’Espagne qui cite ces propos lors d’une décade de Pontigny en 1936 à l’occasion du quatrième centenaire de la mort de l’humaniste. Parmi les thèmes abordés par les conférenciers, nombreux sont ceux qui concernent l’Europe et son destin dans cette sombre époque. C’est cette constante influence de l’humanisme incarné par l’auteur de L’Éloge de la folie que célèbre Carlo Ossola, à travers ce qu’il appelle aussi « la fonction-Érasme dans la culture européenne ».

Celle-ci subit des moments d’éclipse. Au XIXe, siècle des identités nationales, le cosmopolitisme d’Érasme devient inaudible. « Le souffle romantique – je cite – la quête des racines et des langues des peuples ne se sentaient aucun enthousiasme pour ce latin universel écrit par un Batave, pour ce Hollandais formé à Venise, qui a pour modèle et ami un chancelier anglais, devient le legatus de l’empereur espagnol et décide de mourir à Bâle, cherchant sans succès un lieu de paix religieuse. » Mais au Siècle des Lumières, « la lignée ironique et savante, paradoxale et libre qui se poursuivra chez Rabelais et chez Montaigne » trouve un fertile terrain d’entente. Voltaire, notamment, s’inspire de la tradition de l’éloge paradoxal illustrée par Lucien de Samosate et réactivée par Érasme pour mettre en scène les Dialogues entre Lucien, Érasme et Rabelais dans les Champs-Elysées , « un manifeste savoureux et pétillant contre le fanatisme ». Les Colloquia familiaria qui seront le livre d’Érasme le plus réédité et diffusé serviront dans toute l’Europe comme un manuel de la conversation, des manières, de la civilisation des mœurs. Et pour beaucoup d’auteurs de l’époque préoccupés de renouveau du christianisme, le traducteur du Nouveau Testament qui avait suscité l’admiration de Luther apparaîtra comme un modèle, « trop évangélique pour être vraiment romain, trop conscient du patrimoine de la tradition classique pour se plier à la Réforme ».

Carlo Ossola revient sur sa controverse cruciale avec Luther à propos du libre-arbitre, un débat qui s’est depuis lors inscrit dans l’héritage de la conscience européenne. L’auteur du De libero arbitrio donne du fil à retordre à celui du Traité du serf-arbitre dans la mesure où il tire ses arguments d’une lecture philologique de la Bible, passant par l’hébreu, le grec et le latin. Et c’est à la parole du Christ et de ses apôtres qu’il enjoint de se tenir lorsqu’il défend contre le partisan de la grâce divine – imprévisible et arbitraire – la valeur ontologique de la liberté humaine. Hommage paradoxal où pointe « un secret dépit », Luther dira : « Érasme, c’est Érasme, et ne sera jamais autre chose », ce qui n’est pas donné à tout le monde...

Très apprécié du pape Léon X et legatus de Charles Quint, Érasme avait une expérience du pouvoir bien plus étendue que son contemporain Machiavel. Pour autant, ils n’en ont pas tiré la même leçon dans leurs conceptions respectives de l’État et du bien commun. « Aux arts de la guerre – résume Carlo Ossola – Érasme oppose ceux de la paix, à l’obéissance des sujets, l’exercice de la liberté des citoyens. » Et il ajoute : « dans les siècles modernes, c’est certainement la pensée de Machiavel qui l’a emporté. Mais aujourd’hui, alors que nous célébrons les cinq cents ans du Prince , c’est pour mieux mesurer la distance qui nous en sépare, car désormais l’Europe de la jeunesse, de ceux qui passent les frontières et confient leurs espoirs aux projets Erasmus, n’appartient plus à Machiavel mais à Érasme. »

Jacques Munier

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Revue Incidence N°10 Dossier L’Europe au risque de ses paradoxes (Le Félin)

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Avec un inédit de Jan Patočka : « L’Europe et son héritage. Esquisse pour une philosophie de l’histoire », le porte-parole de la Charte 77 pour les droits de l’homme dans son pays, la Tchécoslovaquie, souligne un élément à partir duquel le phénomène européen s’est développé, ce que la pensée grecque a appelé « le souci de l’âme », et qui entre en résonnance avec Érasme, dont c’était un argument essentiel – ce souci de l’âme – dans sa controverse avec Luther, pour lequel l’homme n’était que chair et la chair péché.

Avec les contributions, notamment d’Aldo Schiavone, Jean-Marc Ferry, Jean-Frédéric Schaub…

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