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Erving Goffman / Revue Mouvements

7 min
À retrouver dans l'émission

Erving Goffman : Comment se conduire dans les lieux publics (Economica) / Revue Mouvements Dossier La ville brûle-t-elle ? Pour une réappropriation citoyenne de nos villes (La Découverte)

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C’est le dernier livre non traduit du grand sociologue américain, auteur de La Mise en scène de la vie quotidienne , Les Rites d’interaction , ou encore Asiles – sous titré Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus – où il étudiait le fonctionnement de ce qu’il définissait comme « une institution totale », un livre présenté par Robert Castel qui contribua d’ailleurs grandement à le faire découvrir en France. Par une observation microsociologique et une analyse fine de nos comportements en société, de la manière souvent spontanée dont nous respectons ou au contraire contournons certains codes non écrits, il nous révèle le sens de nos attitudes dans les relations les plus quotidiennes, lorsque nous marchons dans la rue et croisons des inconnus ou lorsque nous nous attablons à la terrasse d’un café en compagnie de quelques amis. Certaines des notions qu’il a forgées en les tirant du contexte naturel des interactions et en leur donnant un contenu sociologique sont restées dans le langage courant sous son label, comme « sauver ou perdre la face », « calmer le jobard » lorsqu’il s’agit de désarmer la colère d’une victime flouée, ou les « échanges réparateurs », excuses ritualisées empreintes de tact, ou encore « l’aveuglement par délicatesse », qui nous permet d’éluder le conflit.

Cette sociologie des interactions dans toute sorte de lieux de rassemblement – les rues, les magasins, les restaurants, les salles de réunion – vise à repérer les formes les plus diffuses de l’organisation sociale. Le matériau de travail d’Erving Goffman lui est fourni par ses enquêtes de terrain, l’une menée sur les îles Shetland et qui est à l’origine de sa thèse, l’autre conduite en milieu psychiatrique qui débouchera sur son livre Asiles , mais aussi par la lecture de manuels de civilité qui disent la norme et le bon usage tout en stigmatisant les comportements « non appropriés ». Visiblement ceux-ci ont constitué pour lui une mine de renseignements, tout comme la littérature psychiatrique, attachée à décrire les comportements déviants comme des symptômes, selon l’idée que c’est la maladie mentale qui les détermine alors que pour le sociologue ces données en apprennent tout autant sur les règles transgressées et sur l’accommodement avec elles ou leur détournement de la part des patients. Car – je cite « la symptomatologie des « malades mentaux » a souvent plus à voir avec la structure de l’ordre public qu’avec la nature d’esprits déréglés ». Le livre en donne de nombreux exemples. Enfin, parmi ses sources il y a aussi la littérature qui offre tout un répertoire de situations, comme dans Molloy de Samuel Beckett, cité pour illustrer le fait que « certains patients d’hôpital psychiatrique doivent leur internement au fait que la police les a attrapés à errer dans la rue à point d’heure, sans aucune destination ni finalité en tête ». Il s’agit du passage où le héros se repose à califourchon sur sa bicyclette, « les bras sur le guidon, la tête sur les bras », ignorant que cette attitude attentait en quelque manière à « l’ordre public ». Embarqué par un agent de police, questionné puis relâché, il se promet de ne plus jamais se reposer de cette façon, comprenant que c’est là un triste exemple pour les citadins qui ont besoin d’être encouragés dans leur vie de labeur « sans quoi – je cite – ils seraient capables de s’effondrer, en fin de journée, et de rouler par terre »… Commentaire d’Erving Goffman : « Traîner et vagabonder sont souvent mais pas toujours interdits. Dans certaines sociétés où la vie de café est une institution, la flânerie semble être bien acceptée ». Suivez mon regard…

Le cadre théorique de toutes ces pénétrantes observations est solide. C’est d’ailleurs l’une des spécialités du chef. Autant sa vision du monde social comme mise en scène du quotidien semble lui avoir été inspiré par le théâtre, dont il était familier par l’intermédiaire de sa sœur comédienne, qu’on verra notamment dans Twin Peaks , autant sa « théorie du cadrage » est sans doute issue de son expérience au National Film Board du Canada, avant sa formation de sociologue à Chicago. Ses analyses s’apparentent souvent à une sorte de scénario, et elles procurent le même plaisir à la lecture, avec les plans successifs et plus ou moins rapprochés d’une vie sociale où chacun peut se reconnaître. Ainsi dans la rue, situation d’une totale banalité, où nous ne sommes même pas vraiment conscients d’avoir un comportement réglé. Observons-nous seulement, nous verrons que nous abordons autrui, face à nous sur le même trottoir, en conformité avec ce que le sociologue appelle une conduite d’ « inattention civile », à peu près la même que celle qui gouverne notre attitude dans une réunion où nous retrouvons des personnes connues, auxquelles nous adressons des signes discrets de reconnaissance sans toutefois les appuyer, de manière à signifier que ces personnes reconnues ne constituent pas une cible particulière. Dans la rue, cette « inattention civile » prend des formes plus ténues encore. Les passants se regardent jusqu’à deux mètres cinquante environ – le sociologue est précis, je n’ai pas vérifié – de façon à s’allouer l’un à l’autre un côté du trottoir. Après quoi ils baissent les yeux en se croisant, un peu comme on met les codes à la place des phares – observe-t-il. Ce rituel minuscule et maintes fois répété est un modèle réduit des rites d’interaction qui « régulent constamment le commerce social entre les personnes dans notre société » et dont ce livre donne d’innombrables exemples tout aussi concrets.

Jacques Munier

Dickens et l’Amérique

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Daniel Cefaï & Laurent Perreau : Goffman et l’ordre de l’interaction (CURAPP)

Revue Mouvements Dossier La ville brûle-t-elle ? Pour une réappropriation citoyenne de nos villes (La Découverte)

http://www.mouvements.info/

Où l’on revient sur les politiques d’éradication des favelas à Rio (il arrive que les revues, qui prennent le temps de décrypter l’événement, soit en avance sur lui et fournisse à l’information des outils d’analyse pour un présent qui les a rattrapées) C’est le cas avec cette contribution de Rafael Soares Gonçalves, maître de conférences à l’université catholique de Rio de Janeiro, qui se penche sur les politiques de relogement des habitants des favelas, sur les effets de la spéculation immobilière comme politique publique et sur le gentrification urbaine de ces quartiers

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Jean Zaganiaris Ce que montrer le sexe au Maroc veut dire

Les représentations de la sexualité dans le cinéma marocain

http://www.cairn.info/revue-mouvements-2013-2-page-7.htm

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