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Essai sur l’État / Revue Conférence

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À retrouver dans l'émission

Giuseppe Capograssi : Essai sur l’État (Éditions de la revue Conférence) / Revue Conférence n°39

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Giuseppe Capograssi était un juriste et philosophe italien proche du courant qui, en France, avait tenté de se frayer une voie humaniste entre le marxisme et le capitalisme libéral et qui autour d’Emmanuel Mounier et de la revue Esprit s’était désigné comme « personnalisme ». La notion de « personnalité » prend d’ailleurs chez Capograssi le sens d’un stade accompli de l’évolution humaine, synonyme d’autonomie et de liberté. Elle a également sa traduction juridique en termes de droits mais pour ce chrétien, elle découle de ce qu’il appelle la « révolution chrétienne », l’événement fondateur de l’incarnation divine dans la personne du Christ et sa traversée de l’histoire humaine, ouvrant la voie – je cite à « la prise de possession progressive qu’une part toujours plus grande de l’humanité fait d’elle-même ». Car, pour le philosophe, l’homme est entré dans l’histoire pour développer son humanité, notamment à travers les institutions qu’il a fondées, et en tout premier lieu celle de l’État. La « révolution chrétienne », qui postule l’égalité de tous les humains, intervient à un moment de l’histoire où l’État, sous sa forme romaine, a atteint les limites d’un formalisme juridique « abstrait », « vide » et incapable d’innover, même s’il représente un progrès par rapport à la conception grecque qui excluait de fait la plus grande partie de l’humanité, à commencer par les femmes. Et parvenu à l’ère moderne l’État traverse une période de crise que le philosophe définit globalement comme l’effet du discrédit de son autorité, laquelle lui était conférée par la libre souveraineté des peuples. Aujourd’hui, où nous sommes au cœur de cette crise de l’autorité de l’État, il n’est pas inutile de se replonger dans ces pages écrites au sortir du premier conflit mondial, juste avant les convulsions des totalitarismes, tragiques et crépusculaires pantomimes de l’État tout-puissant.

Carl Schmitt, dont Capograssi ne suivra pas la trajectoire vers le nazisme ou, en l’occurrence vers le fascisme, avait montré que tous les concepts de la théorie moderne de l’État sont des notions théologiques sécularisées. Le philosophe italien aborde la question en sens inverse. Il se demande comment réactiver dans la substance de l’État moderne la part séminale du message chrétien, cette prise de conscience irréversible de la dignité de l’humanité toute entière et de l’égalité entre tous. Son diagnostic quant à la crise de l’État moderne peut être ainsi résumé : le but qu’il s’est très vite assigné consiste à préserver la liberté de chacun. C’est l’État de droit, qui reflète et soutient le passage de la soumission à l’autorité d’une loi extérieure à l’autonomie du sujet de droit. Mais la liberté s’est vidée de son contenu à l’ère moderne, elle subsiste sans projet collectif, elle s’est dégradée en individualisme, débouchant sur l’horizon d’un monde – je cite « brisé dans ses liens moraux », « privé d’histoire », « broyé par le désir dévorant des intérêts matériels ». Capograssi, pour qui l’amitié était un mode de vie et qui s’employait sans relâche à faire en sorte que ses amis se connaissent entre eux, insiste beaucoup sur l’importance de « l’espace public », neutre et laïque, dans l’émergence de l’État de droit, illustrant ainsi concrètement cette question de Kant dans Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? : « Jusqu’à quel point penserions-nous, si nous ne pensions pour ainsi dire en commun avec d’autres, auxquels nous communiquons nos pensées, et qui nous font part des leurs ? » C’est là, selon lui, que se trouve l’une des solutions au problème. Encore faut-il que cet espace ne soit pas saturé par le bruit que répandent les puissants et divers moyens de communication.

Dans sa préface, Stefano Biancu esquisse les quelques pistes que la pensée de Capograssi pourrait ouvrir face à notre situation présente où le populisme, d’une part, et le gouvernement opaque de l’économie, de l’autre, se disputent les positions à l’encontre de l’État de droit. À propos de la construction européenne et de l’espace public qu’elle ménage virtuellement – et seulement virtuellement jusqu’à présent – où le politique est de fait renversé par le juridique comme le déplore Marcel Gauchet, il suggère de recycler le mot d’ordre lancé par Vico et repris au vol par Capograssi, celui de civitas magna : l’utopie d’un monde uni par la citoyenneté et l’égalité par-delà les identités nationales, la « voie romaine » dont parle Rémi Brague pour l’Europe, étendue à toutes les routes de la planète.

Jacques Munier

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Revue Conférence , n°39

http://www.revue-conference.com/sommaire-de-la-revue-conference/

Avec Giuseppe Capograssi : « Honeste vivere » », le premier précepte du droit « Vivre selon l’honnêteté … le droit qui est « l’art de réaliser dans toute l’expérience de la vie cette idée vivante du juste ». A retrouver également sa correspondance avec son ami Salvatore Satta, grand juriste lui aussi, auteur du roman « Le jour du jugement », et dont les éditions de la revue Conférence ont publié, en 2012, le livre intitulé « De Profundis », à la fois essai, récit, méditation autobiographique, mémoires, historiographie, où il instruit le procès solitaire du dernier quart de siècle de l’histoire italienne…

Suite du dossier sur Venise, « Notes sur Venise » avec des textes alarmistes de Tiziano Scarpa, Paolo Lanapoppi, Sergio Pascolo et Cesare Brandi… Venise croule sous le tourisme (plus de 30 millions de touristes par an) et pour remédier à ce désastre, il faudrait « être mû par assez d’amour, de désir et de curiosité pour accepter une liste d’attente », comme le suggère Paolo Lanapoppi

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