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Essais sur l’abdication / Revue Futuribles

7 min
À retrouver dans l'émission

Alain Boureau et Corinne Péneau : Le deuil du pouvoir. Essais sur l’abdication (Les Belles Lettres) / Revue Futuribles N° 393 Dossier L’impact social et politique des religions

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Les auteurs ont été rattrapés par l’histoire. Au moment de mettre le livre sous presse, deux abdications souveraines venaient à la fois confirmer leurs analyses et « prendre en écharpe » le déroulé des huit siècles d’histoire étudiés. Dans un cas, celui de Beatrix, reine des Pays-Bas, et son abdication annoncée le 28 janvier, c’est une tradition néerlandaise qui faisait retour dans l’histoire moderne. Dans l’autre cas, celui de Benoît XVI, c’est un terme issu du lexique canoniste médiéval, le verbe renuntiare, qui fait irruption dans le débat public contemporain. L’ouvrage collectif était conçu comme un prolongement au livre de Jacques Le Brun, Le pouvoir d’abdiquer. Essai sur la déchéance volontaire , paru en 2009 chez Gallimard. Ce spécialiste de la littérature mystique à l’âge classique, auteur également d’un ouvrage magistral intitulé Le Pur amour de Platon à Lacan , montrait comment une mystique de l’anéantissement pouvait – je cite : « rendre compte d’événements qui avaient été négligés par des réflexions politiques, centrées sur la fondation et l’origine des pouvoirs ». Or, ce que montrent les différentes contributions au livre dont nous parlons, et qui s’appuient sur les documents versés aux vifs débats suscités aux époques où ces renoncements ont eu lieu, c’est que le pouvoir d’abdiquer n’est pas une péripétie, un simple « accident » de parcours, mais un véritable acte de pouvoir qui révèle en creux des traits essentiels de la nature du pouvoir, de sa manifestation et de ses fondements. En ce sens, les cas de rupture volontaire étudiés ici – de Célestin V au général de Gaulle en passant par Charles Quint ou Philippe V d’Espagne – sont comparables à des sortes de « coups d’Etat » à l’envers et ils produisent dans l’histoire des ondes de choc souvent plus durables que des révolutions, comme le montre le cas de Christine de Suède analysé par Corinne Péneau : par son abdication, en transmettant la couronne et en instituant la monarchie héréditaire, elle met fin au système médiéval de l’élection du roi et à l’instabilité politique qu’il entraînait.

Le plus savoureux dans ce télescopage de l’histoire ancienne et de l’actualité, c’est que la contribution de Jacques Le Brun dans ce volume est consacrée aux représentations littéraires et théâtrales de l’abdication à travers l’analyse du Roi Lear et, surtout, du film de Nanni Moretti Habemus Papam , qu’on a vite considéré, au moment de la décision de Benoît XVI, comme une étonnante prémonition, Pierre Bayard dirait « un plagiat par anticipation ». Comme il arrive souvent, de Sophocle à Shakespeare, les œuvres d’art révèlent, « lisible et reconnaissable, la vérité que tente de dégager la théorie ». Ainsi le film de Nanni Moretti peut être lu à postériori comme le meilleur commentaire du renoncement du pape, et dieu sait s’il y en a eu, de plus ou moins inspirés. Lorsque son nom allait être prononcé au balcon de Saint-Pierre, après la proclamation rituelle Habemus Papam , « un cri de l’élu – je cite – arrête la cérémonie, fige le temps en un entre-deux où se déroulera tout le film ». Jacques Le Brun interprète cet entre-deux à partir de la fameuse distinction établie par Kantorowicz entre les deux corps du roi – le corps physique et mortel et le corps politique et immortel que désigne la formule « le Roi est mort, vive le Roi ». « Le film – dit-il – a la durée de ce long moment de suspens, où l’on est dans l’attente de la conjonction quasi sacramentelle des deux corps, conjonction qui ne peut être réalisée, comme dans le cas des sacrements, que par une parole efficace de celui qui en est le ministre. » Mais cette parole ne viendra pas, même en présence du psychanalyste qu’on a exceptionnellement autorisé à pénétrer les voies de Dieu, et celle qui s’exprimera à sa place dira le renoncement et l’abdication, achevant de révéler par défaut « à travers un rituel la nature ultime du pouvoir, faire surgir la vérité de l’absolu dans les gestes qu’il pose ».

On n’a sans doute pas assez prêté attention au nom choisi par le nouveau pape, même si l’on n’a pas manqué de relever la référence à St. François et à l’ordre mendiant des franciscains, par rapport à laquelle son attitude d’humilité est parfaitement cohérente. Alain Boureau rappelle dans sa contribution que le renoncement à tout pouvoir, et même à toute forme de propriété chez les franciscains, a littéralement hanté l’Eglise du XIIIème siècle. Célestin V, qui fut le premier pape à abdiquer en 1294 n’était certes pas franciscain, mais il avait fondé en 1264 un ordre dont la spiritualité était proche de la leur. Or, quarante-quatre avant cette date, en 1220, François d’Assise avait lui-même renoncé à la direction de l’ordre qu’il avait fondé. « Désormais je suis mort pour vous » avait-il affirmé en désignant son successeur, employant judicieusement le terme resignare , ce qui lui permettait d’éviter celui de renuntiare , qui appartenait au droit canon et supposait des justifications dûment listées pour limiter autant que possible l’abdication, comme la conscience d’un crime, la faiblesse de corps, le manque de science ou un grave scandale, et l’humilité n’en faisait pas partie. On sait que c’est moins par lassitude que par rejet du principe même du pouvoir que François d’Assise prend cette décision d’abdiquer, conformément à une attitude constante qui s’exprime notamment dans son texte sur la joie parfaite, où il affirme ce refus de l’institution. Et c’est davantage en relation avec sa théorie de la Très Haute Pauvreté, ce que certains auteurs de l’époque appliquent justement au cas de Célestin V, faisant de lui une incarnation de l’homme évangélique.

Deux siècles et demi plus tard, dans leurs Constitutions, les Jésuites intégreront cette liberté d’abdiquer en instituant la figure du collatéral , conseiller du supérieur présent dans toutes les maisons de l’Ordre et en faveur duquel il pouvait abdiquer. Pierre-Antoine Fabre analyse ces dispositions qui dessinent une configuration nouvelle du pouvoir. Et on sait que le pape appartient à cet Ordre. Un signe supplémentaire qui fait sens par rapport à une conception très réfléchie de son engagement.

Jacques Munier

Revue Futuribles N° 393 Dossier L’impact social et politique des religions

Un dossier coordonné par Pierre Bréchon et qui examine les évolutions en matière de fait religieux, lequel s’invite constamment à l’agenda politique et qui entrave le processus de sécularisation dans nos sociétés modernes. François Mabille étudie notamment l’élargissement du spectre des mouvements religieux, le rôle politique croissant des diasporas religieuses et la vitalité de l’islam et du christianisme (2 milliards de fidèles, 1,6 milliards pour les musulmans)

Philippe PORTIER : États et Églises en Europe

Franck FRÉGOSI : L’islam en Europe

Jean MARCOU, Jean-Paul BURDY : Islam(s) et islamistes dans les “printemps arabes”

Jean-François MAYER : L’impact des fondamentalismes

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