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Esthétique de la ponctuation / Revue Langue française

7 min
À retrouver dans l'émission

I sabelle Serça : Esthétique de la ponctuation (Gallimard) / Revue Langue française N° 172 (Larousse/Armand Colin) Dossier Ponctuation et architecturation du discours à l’écrit

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C’est un objet minuscule, qu’on a longtemps désigné du seul nom de point, la trace fossile de l’oralité dans le texte écrit et de la respiration du lecteur du temps où la transmission se faisait par la lecture à haute voix, lorsqu’on disait d’un texte bien scandé qu’il était « bel pontoié », bien ponctué. Isabelle Serça, spécialiste de stylistique, l’envisage comme un angle pertinent pour étudier les liens qu’entretient la littérature, mais aussi la musique et le cinéma, avec le temps. Car la ponctuation de la phrase est la marque directe de la cadence du temps, c’est elle qui crée cette « forme dans le temps » qu’est le rythme. Dans L’entretien infini, Maurice Blanchot définissait les signes de ponctuation comme « des signes qui sont des modes d’espace et qui font de l’espace un jeu de rapports où le temps est en jeu ». Et il est vrai que la forme la plus élémentaire de ponctuation est l’espace, le blanc ménagé entre les mots pour les distinguer et que les logiciels de traitement de texte considèrent comme un caractère dans le comptage du nombre de signes qui forment une page.

C’est relativement tard que les écrivains se sont appropriés ce qui au départ était une affaire d’imprimeurs. Déjà Rabelais se plaint de son éditeur, Etienne Dolet, qui multiplie à plaisir et sans discernement les virgules dans son texte. Mais c’est bien plus tard, avec la généralisation de la lecture silencieuse et l’apparition des premiers romans au cours du XVIIe siècle que le besoin se fait ressentir, pour mettre en scène un texte plus polyphonique, comprenant des dialogues de plus en plus nombreux, de codifier l’art de la ponctuation. Car on a compris, comme Nicolas Beauzée, rédacteur de 135 articles de grammaire dans l’Encyclopédie, que « les signes de la ponctuation, comme les repos de la voix servent à déterminer le sens ». Et c’est au XIXe siècle que l’on procède à la normalisation de la ponctuation, qui va de pair avec celle de l’orthographe, consacrant ainsi sa fonction grammaticale et syntaxique qui supplante sa fonction respiratoire, liée à l’oralité.

Isabelle Serça étudie les rapports singuliers des écrivains à la ponctuation, désormais partie intégrante du style. Elle cite Georges Sand, dont les démêlés avec les imprimeurs sont restés célèbres et qui avoue « être très sensible à une virgule qui dénature une idée ». « On a dit le style c’est l’homme – écrit-elle – la ponctuation est encore plus l’homme que le style ». A l’époque les écrivains font usage de tout l’éventail des signes disponibles. On peut citer celui que fait Flaubert du minuscule outil qu’est le tiret pour travailler la cadence de son texte, le tiret qui se multiplie à l’époque et brouille la distinction entre ponctuation et typographie. Julien Gracq les désignera comme des économiseurs péremptoires et expéditifs, qui « obligent la phrase à cesser un instant de tendre les rênes ». Flaubert s’emploie également à découper les paragraphes pour accentuer la tension rythmique. Il faut, disait-il à propos de Madame Bovary, qu’ils « dévalent les uns sur les autres », « il va falloir les dévisser, lâcher les joints, comme on fait aux mâts de navire quand on veut que les voiles prennent plus de vent ».

L’auteure s’attarde sur les usages de la ponctuation chez Proust, Céline, Julien Gracq et Claude Simon. Chez Proust, dont on connaît la longueur des phrases, elle est « hors normes ». Peu de virgules, ces coupes faibles très souvent absentes là où on les attendrait mais pléthore de coupes fortes comme les tirets et le recours massif si caractéristique à la parenthèse, souvent utilisée dans la littérature comme le lieu des apartés au lecteur. Mais ici elles jouent un rôle supplémentaire : il s’agit d’échapper au temps par la longueur de la phrase en multipliant les va-et-vient. Un exemple tiré de Du côté de chez Swann, deux parenthèses dans une même phrase, plus longues que la phrase elle-même p 187 : « Le curé (excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir causé davantage, car s’il n’entendait rien aux arts, il connaissait beaucoup d’étymologies), habitué à donner aux visiteurs de marque des renseignements sur l’église (il avait d’ailleurs l’intention d’écrire un livre sur la paroisse de Combray), la fatiguait par des explications infinies et d’ailleurs toujours les mêmes. »

Chez Céline, l’élément caractéristique ce sont les points de suspension si fréquents là aussi ils jouent un rôle inhabituel, ils ne viennent pas marquer la fin d’une phrase pas terminée mais vont la découper autrement que ne le voudrait la syntaxe, ils constituent une sorte de « clôture ouverte », comme dit joliment Isabelle Serça.

Céline extrait Normance p 104

Claude Simon, qu’on a souvent rapproché de Proust à cause de son usage de la parenthèse et de la longueur de ses phrases, qui atteignent la taille d’un paragraphe, parfois, comme chez Proust, témoigne d’une relation au temps comparable.

Et c’est à Julien Gracq que s’applique l’expression de « promenoir de la phrase », parce que dans Un balcon en forêt, l’ouvrage analysé, les signes ponctuent les parcours du personnage, dans des phrases qui peuvent aussi s’allonger jusqu’à l’ampleur d’une période, toutes hérissées des petits événements de la ponctuation.

Jacques Munier

Revue Langue française N° 172 (Larousse/Armand Colin) Dossier Ponctuation et architecturation du discours à l’écrit

Pour compléter la lecture, avec ces approches nouvelles, diachroniques et sychroniques, dossier coordonné par Michel Favriaud, qui donne aussi une contribution sur l’usage poétique de la ponctuation (André Du Bouchet, la ponctuation blanche, la distribution des espaces, très caractéristique d’une certaine poésie contemporaine) Mais aussi la noire, deux points et tirets médians, qui produisent un effet de « restructuration de la phrase »

Paolo Poccetti, la ponctuation dans l’Antiquité

Avec Jacques Dürrenmatt, vous saurez tout sur « Grandeur et décadence du point virgule », plutôt mal aimé chez les écrivains

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